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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 17:44

par Jean-Claude Barbier (chrétien unitarien, Bordeaux)

 

Qui est Jude ?

 

jude icôneJude (Iehouda) se présente comme le frère de Jacques (« Jude, serviteur de Jésus-Christ, frère de Jacques … », v. 1), lequel fut le « frère du Seigneur » et chef spirituel de la communauté de Jérusalem des années 40 jusqu’à sa mort en 62 *. Nous connaissons déjà Jude comme étant un frère de Jésus et de Jacques grâce à Marc (6, 3) et Matthieu (13, 55)  : « N’est-ce pas là le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joset [variante : José, Joseph], de Jude et de Simon ? » (Marc, dans Matthieu, Jude vient après Simon, donc en position de puîné). En plus, ce verset nous renseigne sur son rang au sein de la phratrie : Jésus semble être l’aîné, devant Jacques et Jude, lequel est donc plus jeune que Jacques. Ci-joint, Jude en icône byzantine.


Jude ne va pourtant pas succéder à son frère à la tête de la communauté ; nous savons, par l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe, que c’est Siméon, fils de Cléophas et de Marie (sœur de Marie la mère de Jésus selon Jn 19, 25, que Jean l’évangéliste place au pied de la croix avec la mère de Jésus et Marie de Magdala), qui sera choisi (et donc considéré comme le second « évêque » de Jérusalem) ; il exercera pendant longtemps, jusqu’à sa mort en martyr en 107. Jude, en tant que frère de Jésus et de Jacques, bénéficie toutefois d’un rang suffisant pour s’adresser aux fidèles dans une épître qui se veut solennelle, adressée : « aux appelés, aimés de Dieu le Père et gardés pour Jésus-Christ » (v. 1) - avec une variante : « aux nations appelées », à savoir indistinctement à tous les chrétiens qu’ils soient judéo-chrétiens ou convertis d’origine païenne. Il est alors suffisamment âgé pour adopter un ton paternel : « Mais, vous, très chers … » (à plusieurs reprises, v. 3, 17 et 20).

 

* Lors de la discussion à Jérusalem vers 48-49 sur la dispense de certaines prescriptions mosaïques aux païens convertis (la circoncision, les interdits alimentaires), c’est Jacques qui va trancher le débat et dire le dernier mot. Son épître aux Juifs de la Dispersion (= diaspora) a pu être écrite à cette époque (avant 49 pour certains). En été 58, les Actes des apôtres confirment qu’il est bien à la tête de la communauté. Il est mort lapidé en 62 sur ordre du grand prêtre Anan qui mit à profit une vacance du pouvoir romain entre la mort du préfet Festus et l’arrivée d’Albinus son successeur, afin de plaire aux Juifs hostiles aux Nazôréens (la Voie eschatologique qui se réfère à Jésus).


Il ne s’agit pas de l’apôtre Jude Thaddée (Mc 3, 16), puisque Jude ne se présente pas lui-même comme un apôtre, mais comme un simple serviteur de Jésus-Christ (v. 1). D’ailleurs, il prend les apôtres à témoin sans s’y inclure dans leur collège : « Mais, vous, très chers, rappelez-vous ce qui a été prédit par les apôtres de notre Seigneur Jésus-Christ » (v. 17).


Il a pu écrire son épître après la mort de son frère en 62. Elle marque en tout cas l’avènement d’une génération : les apôtres et ceux qui ont connu Jésus ont délivré leur témoignage ; désormais vient une seconde génération qui doit se positionner vis-à-vis de cet héritage. Pour Jude «  la foi [a été] transmise une fois pour toute » (v. 3) et il s’agit maintenant d’être vigilant, « de combattre » pour son maintien. On retrouvera le même refrain dans les écrits johanniques : il y a eu témoignage véridique, à transmettre fidèlement de génération en génération.

 

les accusations de Jude

 

Or Jude, jouant le rôle d’Ancien, se montre très sévère vis-à-vis de cette nouvelle génération ; il s’inquiète pour son salut et dit qu’il a été moralement « contraint » d’écrire pour lancer un cri d’alarme : « Très chers, j’avais un grand désir de vous écrire au sujet de notre salut commun, et j’ai été contraint de le faire … » (v. 3). Que se passe-t-il donc ?


Les années 60 sont mouvementés pour la communauté de Jérusalem : l’arrestation de Paul à la Pentecôte 58 ; le martyr de Jacques en 62 et sa succession qui a du faire débat ; l’incendie de Rome en juillet 64 et la persécution des chrétiens par l’empereur romain Néron avec peut-être les martyrs de Pierre et de Paul (les dates estimées varient de 64 à vers 67) ; le soulèvement des Juifs d’Alexandrie en 66 et leur répression par Tibère Alexandre, alors préfet d’Egypte, faisant plusieurs milliers de morts ; en été 66, le début de la Première guerre juive en Palestine ; le 29 août 70, la prise du Temple par Titus et l'incendie du lieu saint. Mais Jude ne se fait nullement l’échos de ces évènements, du moins explicitement.


Jude accuse certains de « débauche » (v. 4), ce qui est une approche moraliste des plus larges : difficile dans ces conditions d’y voir clair ! Ils sont « en délire » (se mettraient-ils en transe ?), « souillent la chair » (à savoir commettraient l’homosexualité que Jude vient d’évoquer en rappelant l’histoire de Sodome et Gomorrhe),  et v. 12, « Ce sont eux les écueils de vos agapes. Ils font bonne chère sans vergogne, ils se repaissent » (déjà Paul tempêtait contre ceux qui utilisaient l’eucharistie pour se goinfrer !). Dionysos s’inviterait-il donc aux agapes chrétiennes ? (lien) Jude, le judéo-chrétien, s’inquièterait-il de l’ouverture aux païens, lesquels, bien que convertis, auraient conservé des pratiques « immorales », éloignés de la rigueur des lois de Moïse ?


Plus grave (v. 17) seraient les « moqueurs » (Bible de Jérusalem), les « railleurs » (Bible de Chouraqui). Mais vis-à-vis de quoi ? Est-ce la perspective eschatologique du mouvement qui serait ainsi remise en cause ? La génération de ceux qui ont connu Jésus est en train de passer et Jésus n’est toujours pas de retour en dépit de ce qu’il aurait annoncé à ses disciples … Curieusement, est-ce pour des croyances dans les anges que Jude les pourfendrait ? Ils « méprisent la Seigneurie *, blasphèment les Gloires » (v. 9) (pour la Bible de Jérusalem) – « rejettent la souveraineté, blasphèment les gloires » (pour Chouraqui) – Et Jude le confirme dans son verset suivant (v. 10) : « Quant à eux, ils blasphèment ce qu’ils ignorent ; et ce qu’ils connaissent par nature, comme les bêtes sans raison … ». Fichtre !


* La Seigneurie ou les seigneuries ; celles des anges ! Paul y fait allusion en Ephésiens 1, 17-21 (il y évoque un « esprit de sagesse et de révélation » qui puisse « illuminer les yeux de nos cœurs » pour voir le Christ à la droite du « Père de la gloire » siéger « bien au-dessus de toute Principauté, Puissance, Vertu, Seigneuries … » - celles-ci étant le nom de hiérarchies angéliques dans la littérature juive)  et Colossiens 1, 15-16 (le Christ est « l’Image du Dieu invisible, Premier-Né de toute créature, car c’est en lui qu’ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, Trônes, Seigneuries, Principautés, Puissances … ».)


Cela irait-il jusqu’à la dissidence ? « Ce sont eux qui créent des divisions, ces êtres « psychiques » qui n’ont pas d’esprit » (v. 19), mais leur hérésie n’est pas nommée ; cela semble seulement des disputes au sein de la communauté sur ces histoires d’ange ! Cela provoque-t-il des départs ? un début d'apostasies ?  « Ces impies … renient notre seul Maître et Seigneur Jésus-Christ » (v. 4), mais ce reniement – si reniement il y a - semble resté ici au niveau des cœurs et non des faits ! Somme toute rien de grave sinon des désaccords sur les spéculations métaphysiques.

 

la référence aux apocryphes juifs

 

Mais Jude accorde quant à lui beaucoup d’importance à ces spéculations. Il confirme par son épître – et c’est là certainement son plus grand intérêt – la dimension eschatologique du mouvement des nazôréens. Les sadducéens avaient rejeté toutes ces nouveautés introduites chez leurs compatriotes exilés à Babylone (de 721 pour le Royaume d’Israël et de 598 pour les Judéens à l’édit du perse Cyrus en 538), mais les pharisiens s’étaient montrés plus libéraux. De ce séjour à l’étranger date aussi la croyance zoroastrienne d’un jugement au Dernier jour et d’une résurrection pour ceux qui auront été justifiés. Nous savons que les esséniens étaient plus encore tendus vers cette espérance des Dernier temps. Les nazôréens développent cette espérance et Jude témoigne dans son épître de cet ésotérisme.

 

C’est le seul texte du Nouveau testament qui se réfère à la littérature apocryphe juive inter testamentaire (donc non traduite par la Septante car plus récente et non reprise par la Bible hébraïque des rabbins) : le Livre d’Hénoch / Enock (en partie antérieur au Livre de Daniel où est évoquée la « Grande persécution » des années 167-164 sur ordre du séleucide Antiochus IV Epiphane), le Testament des Douze Patriarches, un autre apocryphe juif de la période des Séleucides (au temps de Jonathan, mort en 142), et l’Assomption de Moïse (située par la chronologie de la Bible de Jérusalem peu de temps après la naissance de Jésus, entre Pâque de l’an 4 et l’an 1 avant Jésus-Christ).


saint-michel remet tables-de-la-loi à moise par colas alphdessin d’Alphonse Colas (1818-1887) : Saint-Michel remettant les tables de la Loi à Moïse.

Ce peintre lillois décora l’église Saint-Michel de Lille en 1876-1887).


Jude évoque les « anges, qui n’ont pas conservé leur primauté, mais ont quitté leur propre demeure »  ( Dieu « les a gardés dans des liens éternels, au fonde des ténèbres » (v.6). Ces anges se sont laissés séduire par les filles des hommes comme le raconte la Genèse en 6, 1-2 et comme le développe abondamment le Livre d’Hénoch. Le Testament des Douze Patriarches mentionne ensemble le péché des anges et celui de Sodome qui consiste à courir « après une chair différente », ce que fait Jude aussi dans un même verset (v. 7). C’est précisément cette transgression, ces relations sexuelles contre nature, qui vaut « la peine d’un feu éternel » (v. 7) – ce qui n’est plus du tout le calme shéol où les défunts s’estompaient doucement. Ces anges ont-ils été transformés en ces « astres errants auxquels les ténèbres épaisses sont gardées pour l’éternité » (v. 13) ? Dans les apocryphes juifs, comme dans le Livre d’Hénoch, les anges sont fréquemment symbolisés par des étoiles (note de la Bible de Jérusalem).


Jude évoque par ailleurs la plaidoirie de l’archange ("messager en chef" dans la traduction de Chouraqui) Michel contre « le diable », lequel réclamait à l’archange le corps de Moïse. Celle-ci est relatée dans l’Assomption de Moïse *. Pas trop méchant le Michel car Jude (v. 9) nous dit qu’il ne porta point sur lui de « jugement outrageant » (encore moins ne le pourfendit-il pas comme postérieurement le fera le saint Michel de nos légendes chrétiennes) mais se contenta de lui dire « Que le Seigneur te condamne ! » (Bible de Jérusalem) / « L’Adôn te rabrouera ! » (pour la traduction de Chouraqui).
* malheureusement absent des éditions de La Pléiade sur les inter testamentaires.


Puis, en tableau final, cette fresque eschatologique du Livre d’Hénoch (1, 9) que Jude cite de mémoire (v. 14) : « C’est aussi pour eux [les blasphémateurs] qu’a prophétisé en ces termes Hénoch, le septième patriarche depuis Adam * : « Voici : le Seigneur est venu avec ses saintes myriades **, afin d’exercer le jugement contre tous et de confondre tous les impies pour toutes les œuvres d’impiété qu’ils ont commises, pour toutes les paroles dures qu’ont proférées contre lui les pécheurs impies » (Bible de Jérusalem) / « Hanokh aussi, le septième depuis Adâm, fut inspiré sur ceux-là, disant: « Voici, IHVH-Adonaï vient avec ses myriades de consacrés, pour les juger tous, pour accuser tout être de toutes les œuvres non ferventes de leur non ferveur et de toutes les duretés dites contre lui par des fautifs non fervents. » (Chouraqui). Jude (v. 15) ajoute une réminiscence d’Hénoch 5, 5 : « Ce sont eux qui murmurent, se plaignent, marchent selon leurs convoitises … ».
* 1 Hénoch 60, 8 «Hénoch le septième depuis Adam »;
** 1 Hénoch 1, 9 «Voici, le Seigneur est venu avec ses saintes myriades, pour exercer un jugement contre tous...» ; Deutéronome 33:2 «Voici, le Seigneur est venu de Sinaï... il est sorti des myriades de saints». Les myriades : expression de l’Antiquité équivalant au nombre de 10 000 ; par extension, un grand nombre.


On l’aura compris, Jude ne badinait point avec ces histoires du Ciel !

 

athmosphere
La Deuxième épître de Pierre, que l’on dit pourtant copiée de Jude (à moins que ce ne soit l’inverse !), évitera, quant à elle, toute référence apocryphe. Pourtant des Pères de l’Eglise ne tiqueront pas sur cette littérature eschatologique de Jude et accepteront cette épître à commencer – peut être - par Hermas et Clément de Rome qui vivaient en 85 ( mais L. Aug.  Arnaud, dans sa thèse de 1835, ne retient pas cette   hypothèse car les citations ne lui semblent pas 2-Pierre-et-Jude.jpgsuffisamment ressemblantes), en tout cas au tout début du IIème siècle par Polycarpe dans son Epître aux Philippiens, où se trouve un parallèle avec Jude verset 20 ( « mais vous, très chers, vous édifiant sur votre foi très sainte, priant dans l’Esprit Saint, …) ; plus tard dans le même siècle Clément d’Alexandrie et Tertullien lesquels s’appuient eux aussi sur le Livre d’Hénoch ; enfin Origène au IIIème siècle qui juge l’épître authentique et la cite. Voici le témoignage de saint Jérôme (347-420) concernant son admission dans le canon (lequel a été fixé en 360) : « Jude, frère de Jacques, a laissé une brève épître, qui est du nombre des sept épîtres catholiques ; elle est rejetée par plusieurs du fait qu'elle invoque le témoignage du livre d'Hénoch, un apocryphe ; cependant, par son ancienneté et l'usage qui en a été fait, elle n'a pas manqué d'autorité et elle prend place au rang des Saintes Écritures. »


Sources (en français) :


epitre de judeEpître de Jude dans Wikipedia ( lien)
 Essai critique sur l'authenticité de l'épître de Jude de L. Aug. Arnaud (originaire de Nyons en Drôme, 1835, thèse soutenue à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg ; numérisé par Google ( lien)
 Recherches critiques sur l'épître de Jude, par Eugène Arnaud (pasteur), 1851, Strasbourg : imprimerie de Veuve Berger Levrault, numérisé par Google ( lien). Se réfère aux érudits allemands.
Etude sur l’épître de Jude, 1946 - Résumé de réunions d'étude à Paris en 1946, 104 p. , aux éditions Bibles et Littérature Chrétienne (EBLC) à Chailly-Montreux, en Suisse ( lien)
Samuel Benetrau, 1994 – La Deuxième épître de Pierre et Epître de Jude, édité par Edifac, 320 p., dans une collection de la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine ( lien)

John MacArthur2 Pierre et Jude, éd. Impact ; Librairie ACCM (lien), l’auteur utilise Jude pour critiquer le relativisme et la tolérance de l’époque post-moderne (sic !).

 

ndlr - Nous remercions Fabien Girard, membre du forum "Unitariens francophones" (lien) d'avoir attiré notre attention sur les références à la littérature apocryphe juive faites dans cette épître.

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Published by Jean-Claude Barbier - dans les sectes juives
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