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26 décembre 2014 5 26 /12 /décembre /2014 17:49

Communication de Jean-Claude Barbier, intervenant au séminaire organisé par la Congrégation unitarienne du Rwanda les 15-21 décembre 2014 à Kigali sur un programme de formation de l’Eglise unitarienne francophone (EUfr) (lien).
* John Shelby Spong, 2014 – Jésus pour le XXIème siècle, Paris, Karthala, 328 p., traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Raymond Rakower,; l’auteur est évêque émérite de l’Eglise épiscopalienne de Newark, New Jersey. Version originale : Jesus for the Non-Religious, 1ère édition en 2007 chez HarperCollins, chap. 16, pp. 201-204

Le « Second Zacharie », dont les prophéties ont été ajoutées à celles de Zacharie, forme ainsi la seconde partie du livre (Za, chap. 9 à 14). Il a exercé probablement vers la fin du V° ou le début du IV° siècles (520-515 construction du Second temple), et il est contemporain du prophète Aggée. A la suite de prophètes antérieurs, il reprend le thème politique du Berger, le Roi-berger, ou le Roi-messie (Za 9, 9-10) ou le Bon berger (Za 11, 4-17 ; 13, 7-9), ou encore le Transpercé (Za 12, 9-14).
Bon-Berger.jpg
Esaïe s’adressant à Jérusalem « Je tournerai la main contre toi, j’enlèverai au creuset tes scories, et je te dégagerai de ton plomb. Je rendrai tes juges tels que jadis, tes conseillers tels qu’autrefois. Alors on t’appellera Ville-Justice, Cité-fidèle » (Es 1, 25-26).
Jérémie l’a appliquée aux rois d’Israël, pour leur reprocher d’avoir mal accompli leurs fonctions (Jr 2,8 ; 10, 21 ; 23, 1-3), et pour annoncer que Dieu donnera à son peuple de nouveaux pasteurs, qui le paîtront dans la justice (Jr 3, 15 ; 23, 4), et parmi ces pasteurs un « germe », le Messie (Jr 23, 5-6) : « Voici venir des jours – oracle d’IHVH – où je susciterai à David un germe juste, qui règnera en vrai roi et sera intelligent, exerçant dans le pays droit et justice. En ces jours, Juda sera sauvé et Israël habitera en sécurité. Voici le nom dont on l’appellera : IHVH – notre justice ».
Ezéchiel – voir la note de la Bible de Jérusalem (p. 1172) à propos d’Ez 34, 1-10 et des mauvais pasteurs : « L’image du roi Berger est ancienne dans le patrimoine littéraire de l’Orient ».
Le Second Zacharie – Dans Za 11, 4-17. le Bon berger ne veut plus paître « les brebis d’abattoir » au compte des maquignons qui s’enrichissent et qui sont malhonnêtes. Il demande son salaire : « Si cela vous paraît bon, octroyez-moi mon salaire ; sinon laissez ». Et ils pesèrent mon salaire : trente sicles d’argent » [ce qui est très peu !] Mais IHVH me dit : « Jette-le au trésor, le beau prix auquel ils m’apprécièrent ». Et je pris les trente sicles d’argent et les jetai dans le temple d’IHVH, dans le trésor » (Za 11, 12-13).
Jean - Jn 10, 1-16, Jésus se présente comme étant le bon Pasteur, par opposition aux « voleurs » et aux « pillards », et comme la porte incontournable, passage obligé : « Je suis la porte. Qui entrera par moi sera sauvé ; il entrera et sortira et trouvera sa pâture » (v. 9). En plus, il va aller chercher les brebis qui ne sont pas dans cet enclos, « elles écouteront ma voix ; et il y aura un seul troupeau, un seul pasteur » (v. 16).

Dans cette optique, l’entrée de Jésus à Jérusalem juché sur un ânon (Mt 21, 1-9), comme l’avait prédit le Second Zacharie, est bel et bien un coup de force politique : le bon pasteur vient remplacer les bergers défaillants que sont les autorités juives, évènement commémoré le dimanche des Rameaux car le peuple joncha le sol de rameaux de palmiers (et aussi de manteaux) : « Tressaille d’allégresse, fille de Sion ! Pousse des exclamations, fille de Jérusalem ! Voici que ton roi s’avance vers toi. Il est juste et victorieux. Humble, monté sur un âne – sur un ânon tout jeune » (Za 9, 9). La mise en scène est volontaire puisque Jésus demande à ses disciples d’aller chercher un ânon non encore séparé de sa mère conformément au texte référé.

Les évangélistes connaissent bien le Second Zacharie et le cite volontiers, comme par exemple lorsque Jésus renverse les tables des marchands du temple (Mc 11, 15-19). Celles-ci ne sont en effet plus nécessaires car tout sera sacralisé, propriété de Dieu : les chevaux, les marmites du temple (Za 14, 20-21). « …et il n’y aura plus de marchands dans le Temple de IHVH Sabaot, en ce jour-là » (verset 21).

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26 décembre 2014 5 26 /12 /décembre /2014 16:52

Communication de Jean-Claude Barbier, intervenant au séminaire organisé par la Congrégation unitarienne du Rwanda les 15-21 décembre 2014 à Kigali sur un programme de formation de l’Eglise unitarienne francophone (EUfr) (lien).
* John Shelby Spong, 2014 – Jésus pour le XXIème siècle, Paris, Karthala, 328 p., traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Raymond Rakower,; l’auteur est évêque émérite de l’Eglise épiscopalienne de Newark, New Jersey. Version originale : Jesus for the Non-Religious, 1ère édition en 2007 chez HarperCollinsn chap. 17, pp. 196-201.

Le Serviteur, le Serviteur de Dieu ou le Serviteur souffrant (Es 52, 6-53) est sans doute une figure allégorique du peuple juif : « Je soupçonne que ce portrait était tout simplement le symbole de la nation juive, faisant face à son avenir d’une manière réaliste » (J.S.S., p. 198). Les prophéties relatives à ce Serviteur souffrant ont été rattachées au parchemin du prophète Esaïe ; c’est le « Second Esaïe », chap. 40 à 55.

Nous sommes au VI° siècle avant J.-C., vers la fin de l’Exil à Babylone
722-721, prise de Samarie par l’Assyrien Sargon II, déportation des habitants, fin du royaume d’Israël
598, prise de Jérusalem par le Babylonien Nabuchodonosor, première déportation (dont le prophète Ezéchiel)
Juillet-août 587, seconde prise de Jérusalem par les Babyloniens, destruction du temple, 2ème déportation.
582-581, troisième déportation (suite à l’assassinat du gouverneur babylonien).
538, édit de Cyrus permettant aux juifs de Babylone de retourner à Jérusalem ; il est déclaré messie (= l’oint du Seigneur, Es 45,1).


jesus_crucifie_par_chagall.jpgJésus crucifié, peinture de Marc Chagall


Ce prophète prend acte de la faiblesse du peuple juif et fait preuve de réalisme. C’est Dieu, et lui seul, qui finalement élèvera la nation juive. «Selon le Second Esaïe, ce Serviteur était destiné à vivre la seule vocation possible pour la nation des juifs. Le rôle des Judéens n’était plus désormais de chercher à atteindre la puissance, mais d’accepter le manque de puissance en guise de mode de vie. […] Ce Serviteur accomplirait sa mission, non pas par la force, mais grâce à sa faiblesse et à l’effacement de sa personnalité. Il n’offrirait pas de résistance à l’hostilité et ne reculerait pas devant les mauvais traitements » (J.S.S. p. 198). : « Le Seigneur Dieu m’a ouvert l’oreille. Et moi, je ne me suis pas cabré. Je ne me suis pas rejeté en arrière. J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient » (Es 50, 5-6).

Rôle de bouc-émissaire (Es 53, 3-5) chargé de nos fautes : « Il était méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, tel devant qui on cache son visage ; oui, méprisé, nous ne l’estimions nullement. En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées, et nous, nous estimions qu’il était touché, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il était déshonoré à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos perversités : la sanction, gage de paix sur nous, était sur lui, et dans ses plaies se trouvait notre guérison ».
« Jésus était décrit comme ayant emprunté la voie du Serviteur souffrant. La mort de Jésus vint à être comprise au travers du portrait du Serviteur » (J.S.S.).

Nouveau rôle international de la nation juive : « Je t’ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu’aux extrémités de la Terre » (Es 49, 6). « Une nation que tu ne connais pas, tu l’appelleras et une nation qui ne te connaît pas courra vers toi, du fait que le Seigneur est ton Dieu » (Es 55, 5). Il devrait libérer les peuples : « tirer du cachot les prisonniers, de la maison d’arrêt, les habitants des ténèbres » (Es 42, 7). Voir plus largement tout le chapitre 42.
« Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu que j’ai moi-même en faveur, j’ai mis mon Esprit sur lui. Pour les nations il fera paraître le jugement, il ne criera pas, il n’élèvera pas le ton, il ne fera pas entendre dans la rue sa clameur ; il ne brisera pas le roseau ployé, il n’éteindra pas la mèche qui s’étiole ; à coup sûr, il fera paraître le jugement. Lui ne s’étiolera pas, lui ne ploiera pas, jusqu’à ce qu’il ait imposé sur la terre le jugement, et les îles seront dans l’attente de ses directives … » (versets 1-4).

Le vieux prêtre Syméon prend le bébé Jésus pour le bénir au 40ème jour de sa vie, puis il s’adresse à Dieu en ces termes « Maintenant, Maître, c’est en paix comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur. Car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé face à tous les peuples : lumière pour la révélation aux païens et gloire d’Israël ton peuple » (Luc 2, 29-32).

Grâce à cette prophétie du Serviteur souffrant, Dieu n’est plus le dieu du seul Israël, mais de toutes les nations et Luc pourra enfin faire dire aux anges de Noël : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté » (Lc 2, 14) – tous les hommes et pas seulement les Juifs …C’est le passage d’une monolâtrie (le choix par un peuple d’un seul dieu) au monothéisme (un seul et unique Dieu pour toute l’Humanité).

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26 décembre 2014 5 26 /12 /décembre /2014 12:16

par Jean-Claude Barbier, intervenant au séminaire du 15 au 21 décembre 2014 à Kigali organisé par la Congrégation unitarienne du Rwanda selon le programme de formation établi par l’Eglise unitarienne francophone (EUfr) ( lien). Ce commentaire a été traduit en italien par Giacomo Tessaro et mis en ligne le 2 janvier 2015 sur le site de la Comunione Unitariana Italiana (CUI), lien.

Selon les évangiles synoptiques (Mt 9, 18-19 et 23-26 ; Mc 5, 21-24 et 35-43 ; Lc 8, 40-42 et 49-56), la résurrection de la fille de Jaïre confirme le pouvoir extraordinaire de Jésus qui serait insufflé par Dieu : non seulement il guérit, mais voilà qu’en plus il ressuscite les morts, pouvoir attribué jusqu’à présent à Dieu seul, seul maître de nos destins, de la vie et de la mort … et ceci dès le début de sa campagne de Galilée.
Il y a, pour eux et les croyants, guérison miraculeuse, mais faut-il pour autant crier au miracle ?
Il arrive en effet qu’une personne entre en coma, soit" comme" morte … et parfois se trouve enterrée un peu précipitamment (en l’absence de nos modernes stéthoscopes !). Jaïre dit à Jésus que sa fille est mourante et c’est l’entourage qui affirme la mort ; il est d’ailleurs venu immédiatement avertir le maître. La question reste donc ouverte. A propos de Lazare, Jn 11, 1-46, l’évangéliste Jean prendra soin de nous dire que le corps sentait déjà mauvais afin de bien nous faire comprendre que Lazare était réellement mort (depuis 4 jours précise-t-il !) v. 39.
Remarquons que Jésus, en bon thérapeute, utilise le contact physique avec la personne malade ; ici Jésus prend la main de la fillette. D’ailleurs, en récit intercalé, sur le chemin qui le conduit sur les lieux, Jésus est touché par une hémorroïsse (une femme qui était atteinte d’un flux de sang depuis 12 ans ; ce terme ne s’applique que pour cette femme citée dans les évangiles)… laquelle guérit par un simple contact du vêtement du maître ! Une énergie découle de sa personne ; elle réconforte et guérit. Mais est-ce suffisant pour sortir quelqu’un d’un évanouissement prolongé ? d’un début de coma ?

 

La raison écarte résolument les miracles comme étant une explication irrationnelle. Elle est rejointe, depuis le Siècle des lumières, par la critique du théisme providentiel : comment Dieu, grand architecte de l’univers (GADLU) comme disent les francs-maçons, le Dieu créateur « horloger » de Voltaire pourrait-il déroger aux lois qu’il a lui-même établis ? On aurait alors à faire à un dieu fantaisiste, capricieux, incohérent, injuste et discriminant car intervenant pour certains et non pour d’autres !
Entre guérison inexpliquée (constat fait par les médecins) et le miracle proclamé par les croyants, le débat risque de s’enliser, mais le vrai sens du texte est-il à ce premier niveau d’une affirmation de pouvoir de Jésus ? John Shelby Spong, dans son livre à la page 102*, avance un second sens, plus profond : les évangélistes synoptiques se seraient inspirés d’un récit du Premier testament relatant la guérison du jeune enfant de la Shunamite par le prophète Elisée (2R 4, 18-37, dans le cycle d’Elisée)
* John Shelby Spong, 2014 – Jésus pour le XXIème siècle, Paris, Karthala, 328 p., traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Raymond Rakower, préface de Jacques Giri ; l’auteur est évêque émérite de l’Eglise épiscopale de Newark, New Jersey. Version originale : Jesus for the Non-Religious, 1ère édition en 2007 chez HarperCollins


Elisha_et_la_Shunammite.jpg

La Shunamite, venue sur son âne, se jette aux pieds d’Elisée (lequel est accompagné de son serviteur Géhazi) pour le supplier de venir au plus vite. Vue sur le site « Christianity.about.com » (lien).

 
Le parallélisme des deux textes est en effet frappant. On a dans les deux cas :
- la famille de l’enfant mort fait partie de l’élite : la Shunamite (une « femme de qualité » du village Shunem) est suffisamment aisée pour qu’elle et son mari construisent une chambre haute au dessus de la terrasse de leur maison afin d’y recevoir le prophète lors de ses passages ; Jaïre, quant à lui, est le chef d’une synagogue (Matthieu ne donne pas le nom et dit seulement que c’est « un chef » v. 18) ;
- il s’agit d’un enfant (l’enfant de la Shunamite est parti au champ pour la première fois pour y rejoindre son père – a-t-il vers 7 ans ? Quant à la fille de Jaïre, elle avait environ 12 ans nous dit Luc, v. 42), tous deux premiers nés (des prémisses !) et uniques (Lc, v. 42) ;
- qui est mourant (« Ma petite fille est à toute extrémité » Mc  v. 23) ou bien qui vient tout juste de mourir ;
- le prophète n’est pas là et le parent part immédiatement le chercher, absolument confiant dans le pouvoir du maître ;
- le prophète entre dans la chambre où repose l’enfant et le touche. Elisée va jusqu’à s’allonger sur le corps du garçon (bien que cela provoque une impureté rituelle de 7 jours si l’on en croit les Nombres (Nb 19, 11) ;
- après guérison, le prophète rend l’enfant à ses parents ;
- l’enfant reprend vie et ses activités (l’enfant de la Shunamite éternue 7 fois ; la fille de Jaïre se lève, marche et mange !) ;
 

 

Pourquoi un tel parallélisme ? Est-ce pour nous dire que Jésus prend la suite de la grande lignée des prophètes d’Israël ouverte par Elie et son héritier Elisée ? Pour mieux le comprendre et nous dire qui il est vraiment, nos évangélistes le situent dans un renouveau prophétique que les nazôréens remettent en honneur à partir de la Pentecôte. C’est là un second sens rédactionnel, sans doute plus important que le premier qui nous était dicté par une lecture seulement littérale du texte.
D’une façon assez fréquente, nous devons atteindre ce second niveau si nous voulons mieux comprendre les textes du Nouveau testament. Nous comprenons désormais pourquoi il nous faut considérer Jésus comme un rabbi juif, inscrire la naissance de l’Eglise dans le judaïsme et continuer à lire les textes messianiques de l’Ancien testament, lesquels ont été utilisés, voire même souvent cités par les auteurs judéo-chrétiens. C’est ce que nous conseille expressément John Shelby Spong. Il s’agit là bel et bien d’une méthode de lecture des textes du NT.

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26 septembre 2014 5 26 /09 /septembre /2014 13:22

 

par Paul Talloneau, article paru dans la revue Libre Pensée Chrétienne (LPC), n°27, 2014 (paru en septembre), pp. 27-27

 

Seigneur

Ce mot "SEIGNEUR"  est répété 70 ou 80 fois pendant la célébration de la messe du dimanche, sans qu’on sache d’ailleurs si c’est à Dieu qu’on s’adresse ou à son Christ. Différence oiseuse ? Paul lui-même l’a faite, qui distingue dans Rom 1, 7 "Dieu le Père et le Seigneur Jésus". Il n’est donc pas inutile de se poser la question. Si c’est à Dieu, l’appellation ne convient pas vraiment. Jésus lui-même ne dit-il pas : "Ce n’est pas celui qui dit Seigneur, Seigneur qui entrera dans le royaume des cieux ". Et ne nous  invite-t-il pas à appeler Dieu : Père ?  Si c’est à Jésus, l’appellation peut paraître fondée. Les multiples fois qu’elle est utilisée  pour désigner Jésus dans les textes scripturaires pourraient l’autoriser. Il faut donc les examiner.


Les Évangiles
- Marc n’emploie pas ce vocable à propos de Jésus. Sauf deux fois en 16, 19-20,  des versets que tous les spécialistes considèrent comme des ajouts tardifs.
- Matthieu  utilise Kurios, mais aussi Didaskalos (enseignant) tous deux parfois traduits  par Maître. C’est lui qui rapporte la phrase citée plus haut : "Ce n’est pas celui qui dit Seigneur, Seigneur... ". Il l’utilise aussi en 27, 63 lorsque les grands prêtres et les pharisiens s’adressent à Pilate : "Seigneur, nous nous sommes souvenus que  cet imposteur a dit…".
- Luc fait dire à Jésus : "Pourquoi m’appelez-vous, Seigneur, Seigneur, … "(6, 46).  Par contre, racontant l’épisode de la veuve de Naïm, il dira (7, 23) : "Le Seigneur eut pitié d’elle". Dans une note, la Bible de Jérusalem précise qu’il s’agit de la première apparition dans le récit évangélique de ce titre appliqué à Jésus et jusque-là jalousement réservé à Yahvé.
- Jean écrira, relatant l’apparition de Jésus à Thomas, que ce dernier s’écria : "Mon Seigneur et mon Dieu". Au chapitre 20, 11-18, on trouve deux fois le mot dans la bouche de Marie-Madeleine lorsqu’elle répond à l’ange : "On a enlevé mon Seigneur et je ne sais où on l’a mis" et lorsqu’elle croit avoir affaire au jardinier elle l’interpelle : "Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté dis-moi où tu l’as mis… " Ainsi donc le terme pouvait désigner aussi bien son maître et ami qu’un jardinier inconnu.
Les Actes des Apôtres
Ces pages, dont on sait que le rédacteur fut Luc, emploient le mot plus souvent pour parler de Jésus : (5, 14) : "[…] S’adjoignait à la communauté qui croyait au Seigneur ", (18, 8) : "Crispus de la Synagogue crut au Seigneur… ".  Les Actes mettent également le mot dans la bouche de Pierre et de Paul. Pierre : (2, 21) "Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé" ; (2, 36) "Dieu l’a fait Seigneur et Christ celui que vous avez crucifié.". Paul : (16, 32) "Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé." ;  (20-21) "J’adjurais Juifs et Grecs de croire en notre Seigneur Jésus-Christ. " ;  (14, 23) "Ils confièrent leurs prières au Seigneur ". Cette dernière phrase est explicite : on ne prie pas Jésus, on lui confie seulement les prières que l’on fait à Dieu.
Les Épitres
Les auteurs de ces lettres utilisent rarement le terme. Sauf Paul, qui l’emploie 190 fois. Mais on a vu comment l’entendait Paul : (Rom 1, 7) "À vous grâce et paix de par Dieu notre Père et le Seigneur Jésus-Christ" ou (Phil 2, 2 à 11) "Que toute langue proclame de Jésus-Christ qu’il est Seigneur à la gloire  de Dieu le Père". En l’employant, Paul voulait-il signifier que, pour lui,  Jésus comptait  plus que le Dieu tout-puissant ?
L’Apocalypse
Le signataire de cet écrit emploie aussi le mot à deux reprises : (19, 16) "Un nom est inscrit sur son manteau et sur sa cuisse, Roi des rois, Seigneur des seigneurs… " et  (22, 20) "Oh  oui, viens, Seigneur Jésus…" Cette supplication, ajoute la Bible de Jérusalem, c’est le "Marana tha" que l’on répétait au cours des liturgies pour exprimer l’attente impatiente de la Parousie.


Origine du mot

Tout ce qu’on a relevé jusqu’ici à propos de la dénomination "Seigneur" laisse supposer que le terme est la traduction du mot  "kurios" employé par les premiers chrétiens, mais quel était le sens exact du terme originel ? Le mot grec KURIOS est polysémique et désigne généralement celui qui a autorité ou plein pouvoir. Il s’agit donc du chef de famille, du maître de maison, des esclaves ou des domestiques, du souverain, de l’empereur. Pour les Juifs hellénisés, c’est la traduction de l’hébreu "Adonaï" transposition du tétragramme imprononçable désignant le Dieu tout-puissant. Pour les  Romains, c’était surtout l’Empereur.

Qu’on me permette  d’évoquer aussi les deux expressions employées dans la version latine du Nouveau Testament pour désigner Jésus ou Dieu : SENIOR et DOMINUS qu’on a abusivement traduits par "Seigneur".


Senior
Le mot "seigneur " est d’origine latine. Il vient de "senior" qui est une forme comparative de "senex" qui signifie "vieux". Senior veut donc dire "plus vieux", "l’aîné" (prototocos en grec). Paul l’utilise en Romains 8, 28-30 : "Les hommes sont appelés, selon le dessein de l’Amour de Dieu, à être l’image de son Fils, pour faire de ce fils l’Aîné d’une multitude de frères".
Le mot désignait à Rome quelqu’un de particulièrement distingué en raison de son âge ou de son comportement. En France, c’est un terme qu’on trouve en 1080 dans "la Chanson de Roland" sous la forme "Seigneur".  Nous sommes là au Moyen-Âge à une époque où l’Église est la seule puissance politique et culturelle, il ne faut donc pas s’étonner de trouver le même mot pour désigner les chefs féodaux, les papes et les évêques, Jésus, et Dieu lui-même ! Seigneur est donc en définitive, à cette époque, un terme de respect dû à une autorité. Le mot est resté mais, depuis dix siècles, il a subi un certain nombre d’avatars qui en ont altéré le sens et est devenu au fil des ans : Sire, Messire, Sieur, Monsieur, Monseigneur…
À force de servir à ennoblir les puissants (Sire le Roi, monsieur Frère du Roi, Messire Dieu, Le seigneur et maître de l’épouse ou Dieu Seigneur époux de l’âme chrétienne) le mot est devenu très ambigu, sinon insignifiant, à moins qu’il n’évoque des significations peu plaisantes, ironiques ou péjoratives. Le moindre reproche qui puisse lui être fait est d’être le symbole de relations féodales dépassées sinon honnies et de prendre la place de la formule enseignée par Jésus : Abba-Père.


Dominus
Traduction latine de Kurios, le mot a connu la même évolution. Le mot "domus",  l’origine de "dominus", était la maison familiale. Le terme a très vite donné "dominer, domination" qui qualifie le possesseur, le propriétaire. D’une définition familiale respectueuse on est arrivé à une définition juridique privilégiant l’Autorité aux dépens de l’Amour.  

 

Au XXI° siècle, est-ce vraiment une Bonne Nouvelle d’appeler "Seigneur" un père ou un aîné, Jésus ou Dieu ?

 

seigneur_jesus.jpgNdlr - sur le même sujet, voir le livre :

"Le seigneur Jésus-Christ : la dévotion envers Jésus aux premiers temps du christianisme" par Larry W. Hurtado,   traduit de l'anglais par Dominique Barrios, Charles Ehlinger, Noël Lucas, éd. Cerf, Paris
collection Lectio divina,  avril 2009

L'avis de La Procure : De l'oeuvre monumentale de John P. Meier sur le Jésus historique parue aux mêmes Editions du Cerf, cette étude prend en quelque sorte le relais en scrutant dans les textes, avec la même rigueur historienne, l'émergence dans les premières générations chrétiennes de la foi en Jésus comme Christ et Seigneur, auquel s'adresse un culte que le monothéisme juif réservait jusqu'alors à Dieu seul. Un parcours passionnant aux sources mêmes de la foi chrétienne !

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20 août 2014 3 20 /08 /août /2014 07:57

Olivier Sacks, neuropsychologue et écrivain, entretien avec Minh Tran Huy paru dans Madame Figaro en complément des Figaro des 7-8 février 2014, pp. 62-63, à l'occasion de la sortie de son livre "l'Odeur du si bémol" aux éditions du Seuil, 352 p. (traduit de l'anglais par Christian Clerc), extraits :

 

olivier_sacks-copie-1.jpgJ'ai le sentiment que l'hallucination méritait un ouvrage à part entière, car elle constitue un type d'expérience distinct de la perception (on entend, on voit ou on sent quelque chose qui n'est pas là), du rêve (on est conscient) et de l'imagination (on n'exerce aucun contrôle sur ses hallucinations). Une expérience que nombre de gens connaissent mais qui demeure largement incomprise.

Q - Aujourd'hui, l'hallucination effraie, elle est associée à la folie et à la maladie. Mais cela n'a pas toujours été le cas.

R - Elle était plus volontiers acceptée, voire célébrée, en d'autres siècles. Jusque dans les années 1800, il n'était pas considéré comme anormal d'entendre des voix et d'avoir des visions, auxquelles on prêtait une réalité spirituelle : on parlait de fantômes, d'anges, de manifestations divines. Ce n'est qu'ensuite que le terme est devenu péjoratif. Je voulais mettre l'accent sur le rôle joué par les hallucinations en matière d'art, de mythologie ou encore de religion - des crises épileptiques, extatiques, de Jeanne d'Arc et Dostoïevski, aux motifs de l'art aborigène - qui pourraient avoir pour origine les visions provoquées par les migraines. J'ai essayé, sinon de réhabiliter l'hallucination, du moins de montrer qu'elle faisait partie de notre vie mentale et de notre culture.

Q - En vous intéressant à l'homme ou à la femme derrière le malade, n'appelez-vous pas aussi à une autre manière, plus humaine, et même humaniste, d'exercer la médecine ? 

R - Oui, mes livres appellent à une médecine ne se limitant pas à des diagnostics qui poussent les docteurs à se contenter de cocher une liste de critères et de symptômes sans jamais décrire un patient particulier en détail. Mais j'y appelle par la description et l'exemple, non par un plaidoyer ou un manifeste.

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14 août 2014 4 14 /08 /août /2014 19:25

Jésus parlait l'araméen dans la vie de tous les jours, et parce qu'il voulait être compris des foules qui venaient l'écouter, ses enseignements étaient donnés en araméen. Le texte des évangiles en porte d'ailleurs la trace. Ainsi lorsqu'il prend la petite fille par la main pour lui rendre la vie, il lui dit "Talitha koum" ce qui signifie en araméen "petite fille, lève-toi !" (Marc 5, 41). L'expression "Maranatha" qui signifie "le Seigneur vient" est également en araméen, tout comme le mot "abba", père, que Jésus prononce dans un moment de grande détresse à Gethsémané (Marc 14, 36).

Ceci étant, Jésus connaissait aussi l'hébreu, la langue dans laquelle la plupart des livres saints du judaïsme ont été rédigés. On le voit ainsi dans la synagogue de Nazareth lire sans aucune difficulté le texte hébreu du livre d'Esaïe et en faire pour les auditeurs un commentaire audacieux (Luc 4, 16-17).


langues_semitiques.png

Voilà pourquoi au retour de l'Exil, les Lévites, appelés aussi Docteurs de la loi, ont pris un très grande importance : c'est eux qui avaient la charge de traduire en araméen compréhensible pour le peuple les écritures hébraïques qui étaient lues à la synagogue ou au temple. Ils faisaient ensuite un commentaire de ces textes, pour indiquer comment ils devaient être compris et mis en pratique. Cette tradition interprétative, orale au départ, a progressivement été mise par écrit : c'est ce qu'on appelle le Talmud.

Si l'on veut être tout à fait exact, il faut donc dire que la langue maternelle de Jésus était l'araméen mais qu'il lisait aussi l'hébreu.

L'araméen continue à être parlé aujourd’hui dans quelques villages en Syrie et en Irak, et il est utilisé comme langue liturgique dans les Églises de rite syriaque, chaldéenne.

 

Propos de Samir Krm, Assyro-Chaldéen en région parisienne, tenu sur Facebook et transmis par Nadau Brock le 11 août 2014 au sein du groupe "Unitariens francophones" sur Facebook.

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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 08:14

Les exemples seront pris dans le Nouveau testament

1 – référenciation du texte :
La Bible étant une bibliothèque, il convient d’indiquer le livre où on lit le texte :
évangiles de Matthieu (Mt), Marc (Mc), Luc (Lc), Jean (Jn) ; Actes des apôtres (Ac) ; épîtres de Paul aux Romains (Rm), Corinthiens (1 Co, 2 Co), Galates (Ga), Ephésiens (Ep), Philippiens (Ph), Colossiens (Col), Thessaloniciens (1 Th, 2 Th), à Tite (Tt), Philémon (Phm) ; Epître aux Hébreux (He) ; Epîtres de Jacques (Jc), Pierre (1 P, 2 P), Jean (1 Jn, 2 Jn, 3 Jn), Jude (Jude) ; Apocalypse (Ap).
Les textes ont été découpés en chapitres et en versets : Mt 1, 1-3 (Matthieu, premier chapitre, versets 1 à 3), Mt 1, 1 et 3 (versets 1 et 3)


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2 – Qui en est l’auteur ?
Attention car à l’époque Antique des textes peuvent être attribués à une célébrité afin d’en faciliter la diffusion. Par exemple l’épître aux Hébreux fut attribuée à tort à Paul ; or elle est d’un style très différent. Ce sont des pseudonymes.
Attention car un même prénom peut concerner des personnes différentes ; par exemple qui est Matthieu l’évangéliste ? le publicain que Jésus recrute (Lévy, Matthieu) et qui écrit en araméen une première version ? et qui est le traducteur en grec ayant adjoint de nouveaux textes (entre autres la généalogie et la naissance de Jésus en complément de Luc, les mages, le massacre des Innocents, la fuite en Egypte, les gardes romains du tombeau) selon la version que nous lisons ? Et qui est Jean l’évangéliste ? l’apôtre Jean ou plutôt « le disciple que Jésus aimait » ?

3 – autres auteurs du même texte ?
Des auteurs contemporains ? ce sont alors des parallèles, par exemple entre les évangélistes (Matthieu, Marc, Luc, Jean). Se pose alors la question de savoir qui a copié l’autre, ou encore s’il y a eu une source commune (hypothèse de la source « Quelle »). Luc nous dit qu’il y avait des évangiles antérieurs au sien : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des évènements accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui devinrent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, il m’a paru bon à moi aussi, qui m’étais informé avec précision de tout depuis les origines, de t’en écrire avec ordre, illustre Théophile, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des paroles que tu as reçues. » (Lc 1, 1-4). Sans doute avant Luc, le Matthieu araméen et Marc.
Ou encore des auteurs ultérieurs (à partir du IIème siècle) : écrits apostoliques des pères de l’Eglise et des apocryphes

4 – connaître l’auteur
Que sait-on de son histoire personnelle, de ses apports originaux, de sa théologie et de ses idées fortes, de ses polémiques, du milieu pour lequel il écrit, de la langue qu’il utilise (hébreu, araméen, grec), de son style, etc.

5° situer l’auteur dans son contexte historique
Les textes du Nouveau testament s’échelonnent de la mort de Jésus (date généralement admise : la pâque de l’an 30) à la fin du Ier siècle, avec dans l’ordre (selon notre proposition) :
a) dans l’évangile de Jean, le témoignage contemporain du Disciple que Jésus aimait, lequel fait partie des élites sacerdotales de Jérusalem (lien), avec des textes inédits par rapport aux synoptiques : le baptême de Jésus, Jésus à Cana, à Béthanie en Judée (chez Marie avec son frère Lazare et sa sœur Marthe), les guérisons et les polémiques à Jérusalem, la participation de Jésus aux fêtes liturgiques, la Passion, etc.
b) le Matthieu araméen (dont l’existence est avérée au IIème siècle chez les Nazôréens exilés à Pella en Jordanie, mais dont on n’a pas le manuscrit).
c) Les premières épîtres de Paul qui rendent compte du kérygme des nazôréens (judéo-chrétiens) avec un culte naissant à Jésus
d) pour plusieurs auteurs, une source purement hypothétique dont on a retrouvé aucun texte et qui n’est mentionnée par personne : la source « Quelle » (en allemand, source documentaire = quelle), en abrégé (Q) ; serait une liste de logia (sing. un logion) (paroles de Jésus qui auraient été recueillies par son entourage, et mises en liste sans ordre chronologique à la façon de l’Evangile de Thomas qui est un document gnostique du début du IIème siècle) et dont la découverte a causé beaucoup d’engouement chez les partisans d’un Jésus philosophe.
e) Marc qui accompagna les première prédications de Pierre à Rome en sa qualité de secrétaire (mais ajout ultérieur d’un appendice après conclusion (Mc 16, 9-20).
f) Luc (évangile et Actes des apôtres) qui a pu recueillir des informations inédites en Judée lors de la captivité de Paul à Césarée de la pentecôte 58 à l’automne 60 (voir son évangile de l’Enfance et sa généalogie de Jésus) et dont les Actes des apôtres relate l’arrivée de Paul à Rome en 61 après un hiver passé à Malte, puis sa résidence surveillée durant deux ans ; ce qui fait l’an 63 pour les faits mentionnés par Luc).
e) le Matthieu grec qui est la traduction du Matthieu araméen, auquel ont été ajoutés des compléments en réponse aux polémiques juives comme par exemple la garde romaine du tombeau à la demande des autorités juives (28, 11-15) ou encore à Luc : une généalogie plus structurée (3 listes de 14 générations) et mettant en lumière une lignée qui passe par des femmes (Thamar, Ruth, la femme d’Urie, Marie « de laquelle naquit Jésus ») (Mt 1, 1-17), l’annonciation côté Joseph (1, 18-25), la venue des mages (2, 1-12), la fuite en Egypte (2, 13-15) puis le retour à Nazareth (2, 19-23), entre temps le massacre des Innocents (2, 16-18).
f) une chronologie longue pour les évangiles synoptiques (Marc, Matthieu grec et Luc), dits ainsi car ils traitent souvent des mêmes évènements compte tenu que tous les trois annoncent la destruction de Jérusalem : Jésus pleure sur Jérusalem (Mc 13, 2 ; Mt 24, 2 ; Lc 21, 6 et plus développé en 19, 41-44. Cela veut-il dire qu’il s’agisse d’un récit postérieur à la prise de la ville par Titus et l’incendie du Temple août et septembre 70 ? d’où une chronologie longue proposée pour ces évangiles qui seraient postérieurs à l’événement et l'auraient inclus rétroactivement (les textes sont apologétiques et veulent affirmer que Jésus est bien un prophète qui a annoncé à l’avance le drame). Mais on peut dire aussi que cela fait partie de la littérature apocalyptique en usage entre autres dans les textes messianiques et que Jésus a très bien pu dire cela de Jérusalem comme il avait maudit les cités des rives du Lac de Galilée qui rejetaient son enseignement (Mt 11, 20-24 ; Lc, 10, 13-15) et aussi pour nous dire que nul n’est prophète en son pays (Jérusalem tout comme Nazareth !) Cela peut être aussi un ajout ultérieur que nous trouvons dans les manuscrits qui nous sont parvenus (dont les plus anciens remontent seulement au IIème siècle).
g) l’épître de Jude : après la lapidation de son frère aîné Jacques en 62, chef spirituel de la communauté nazoréenne de Jérusalem (lien).
h) La deuxième épître de Pierre reprend ce texte de Jude en l’expurgeant des références aux apocryphes juifs.
i) l’évangile et les épîtres de Jean : sans doute le Disciple que Jésus aimait, immigré à Ephèse après la chute de Jérusalem et l’exil du Sanhédrin à Yabneh (Yamnia), et tenant compte de la décision de Gamaliel II d’exclure les chrétiens des synagogues (vers 90 ?) d’où la tonalité anti-juive (alors que les judéo-chrétiens sont des Juifs !). Textes valorisant le rôle de témoin du Disciple face à Pierre qui est le leader reconnu, également en contre point des synoptiques : le rôle des Judéens dans l’entourage de Jésus (ses amis de Béthanie, les notables favorables à Jésus tels que Nicodème et Joseph d’Arimathie) ou encore Nathanaël (= Barnabé l’un des Douze ?) à Cana ; également le rôle de Marie (qu’il est seul à placer à Cana et au pied de la Croix), figure féminine dont la tradition situe la fin de vie à Ephèse (dans une ville dominée par la grande déesse Artémis)  ; enfin le racolage des Samaritains avec le récit de la Samaritaine (Jn 4, 1-42).
j) l’Apocalypse à l’époque des premières persécutions des chrétiens par les empereurs romains (Néron en 65 après l’incendie de Rome en juillet 64 – mais seulement à Rome, Domitien en 95, Trajan dans les années 110).

6 – quel est le fait historique ?
La descente de l’Esprit sur Jésus ou bien son baptême par Jean-baptiste ? Une « transfiguration » ou bien le choix des Trois (Pierre et les fils de Zébédée que sont Jean et Jacques) ? Une résurrection ou bien l’absence du cadavre qui avait été mis provisoirement dans le tombeau prêté par Joseph d’Arimathie la veille d’un sabbat ?
D’une façon général l’historien ne peut pas avaliser comme objectifs des guérisons « miraculeuses » (il dira tout simplement « non expliquée » s’il y a eu effectivement guérison soudaine), des miracles qui contredisent les lois naturelles (conception, virginité de la mère, marche sur l’eau, etc.), des résurrections (à moins que ce soit une sortie de coma), des apparitions ou visions (qui sont des hallucinations), des ascensions (Hénoch, Elie, Jésus). A noter que l’exorcisme (que Jésus pratique) peut avoir des effets thérapeutiques tout à fait spectaculaires et efficaces ; il en est de même de la relation personnelle (psychologique) que Jésus sait établir avec les demandeurs de ses soins.

7 – quel est le genre littéraire choisi par l’auteur ?
Le ton des chroniques situant l’évènement dans son contexte et le situant chronologiquement, comme par exemple l’entrée en scène de Jean-Baptiste selon Luc (3, 1-3) : « Or, en l’an quinze du principat de TibèreCésar, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de la Galilée, Philippe son frère tétrarque du pays d’Iturée et de Trachonitide, Lysanias tétrarque de l’Abilène, sous le grand prêtre Anne et Caïphe, il y eut une parole de Dieu sur Jean, le fils de Zacharie, dans le désert. Et il vint dans toute la région à l’entour du Jourdain, proclamant un baptême de repentir pour la rémission des péchés ». Ou encore la passion de Jésus dans l’évangile de Jean.
Le ton du témoignage oculaire : le Disciple que Jésus aimait qui se met en scène dans l’évangile de Jean (avec André le frère de Simon-Pierre, il fut premier à suivre Jésus Jn 1, 35-39 ; il pose la tête sur la poitrine du Maître lors de la Cène Jn 13, 21-26 ; il est le premier à arriver en courant au tombeau après que les femmes leur aient signifier la disparition du cadavre et laisse Pierre y entrer le premier Jn 20, 2-10 ; etc.).
L’affirmation de la transmission fidèle (insistance entre autres dans l’épître de Jude et l’évangile de Jean)
La littérature sapientielle : les paraboles où Jésus excelle, les conditions et les conseils pour entrer dans le Royaume de Dieu,
Des résumés comme le Magnificat où un résumé de la sagesse biblique est mise dans la bouche de Marie (Lc 1, 46-56) ; toujours chez Luc seul, les disciples d’Emmaüs qui explique comment les disciples ont pris conscience que Jésus était ressuscité en confrontant sa disparition du tombeau aux textes messianiques (Lc 24, 13-35).
Des discours théologiques que l’évangéliste Jean met dans la bouche de Jésus.
L’écho des polémiques entre Jésus, les saducéens, les pharisiens et les scribes, les hérodiens, etc.
Des récits de guérisons, de résurrections et des miracles contre les lois naturelles (transformation de l’eau en vin à Cana, marche sur l’eau)
Des légendes naissantes porteuses d’un sens théologique : dans Luc et dans le Matthieu grec, enfances de Jean-Baptiste et de Jésus, leur cousinage, la naissance miraculeuse de Jésus, l’adoration des mages, la fuite en Egypte, la présentation de Jésus au Temple, etc.
Des prières : le Notre Père (Mt 6, 9-15 et Lc 11, 1-4).
Des théophanies avec la colombe qui descend sur Jésus lors de son baptême (selon les 4 évangiles), puis la transfiguration (Mt 17, 1-9 ; Mc 9, 2-10 ; Lc 9, 28-36), éclipse et tempête qui déchire en deux le rideau du Temple lorsque Jésus meurt,
Des prophéties : Jésus et Nathanaël, annonce de la ruine de Jérusalem
Des visions  les apparitions après la mort de Jésus, la nappe remplit de victuailles que Pierre voit en allant à Césarée, l’Apocalypse de Jean
Des apocalypses : Jésus décrivant la Géhenne, pleurant sur Jérusalem, et bien entendu l’Apocalypse de Jean.
Des évènements qui étaient annoncés par les textes messianiques (et qui se trouve ainsi justifiées et réciproquement) : la naissance de Jésus à Bethléem et son enfance à Nazareth (selon Matthieu), le massacre des Innocents, Jean-baptiste le précurseur (dans la version chrétienne), l’entrée à Jérusalem de Jésus juché sur un ânon, le renversement des tables des vendeurs (puisqu’il n’y aura plus besoin de culte selon Zacharie).
Du merveilleux avec les annonciations de l’archange Gabriel à Zacharie, Marie, et Joseph, et l’intervention des anges pour souligner l’importance d’un évènement (aux bergers de Bethléem, aux femmes qui viennent au tombeau pour la toilette funéraire de Jésus)
Des textes liturgiques : les hymnes christiques dans les épîtres de Paul et avec le Prologue de l’évangile de Jean.

8 – de l’utilisation des textes :
Connaître le programme et la théologie de Jésus et des nazôréens
Vivre un compagnonnage avec Jésus et ses premiers disciples ;
Suivre un maître spirituel pour l’éveil et la découverte de la Vérité
Etre en relation avec Dieu à partir de l’enseignement de Jésus (Jésus nous montre Dieu)
Usage liturgique : lectures en communauté, lors des rencontres, cultes, ou rites, mais ne pas oublier de situer les textes dans leur contexte historique.
Usage pédagogique à partir d’une implication subjective : Qu’aurais-je fait si j’avais été contemporain de Jésus ? Qu’est-ce que Jésus aurait fait s’il était à ma place ? Qu’est-ce qui m’a touché personnellement dans ce texte ? Qu’est-ce que vous avez aimé ou pas aimé, et pourquoi ? mais attention aux anachronismes !

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Published by Jean-Claude Barbier - dans exégèse biblique
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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 09:32

LES YEUX DE L’HISTOIRE, par Jean-Marc Van Hille

 

ndlr - Nous assistons actuellement au passage d'une exégèse des textes dit sacrés (Bible, Coran, etc.) jusqu'ici menée principalement par des théologiens  - qui effectivement peuvent partir des présupposés de leur propore Eglise ou encore participer à des courants idéologiques modernistes comme la théologie de la Libération, le féminisme, le Genre, etc. - à une exégèse  initiée cette fois-ci directement par des scientifiques : linguistes, historiens, archéologues, anthropologues, etc.. Entre autres, la revue "Le Monde de la Bible" ( lien) témoigne bien à notre avis de ce passage de relais. Ce texte de Jean-Marc van Hille, que nous publions ici en inédit, rend bien compte du travail difficile de l'historien dès lors qu'il est sous la tutelle de la théologie !


A moins d’être affligé de strabisme, l’historien peut-il étudier des textes fondamentalement différents avec le même regard ? En d’autres termes, est-ce le même historien qui analysera par exemple un combat naval de la guerre de Sept Ans en s’appuyant sur les volumineuses archives disponibles à Vincennes, ou qui fera l’exégèse d’un des Évangiles ou de tout autre texte du Nouveau Testament ? Pourra-t-il y apporter le même soin, la même précision, accorder la même confiance aux sources ? A l’évidence la réponse est négative. Et cependant il s’agit bien du même historien !


Le problème est que les Évangiles et autres écrits néotestamentaires ne sont pas des textes historiques au sens premier du mot, puisque on n’en connaît que rarement les auteurs, qu’on en ignore généralement les sources, que selon les conclusions – fiables ou non – du Jesus Seminar, 80% des paroles attribuées à Jésus n’ont jamais été prononcées par lui, et que même certaines Lettres attribuées à Paul ne sont pas de lui.


eusebius_de_cesaree.jpgL’Histoire – et l’art subtil de l’étudier – ne datent pas d’aujourd’hui. C’est Hérodote, né vers 485 avant notre ère à Halicarnasse, qui en est le père et le créateur du mot istorev, istoreô, qui signifie « je rends visite à ». L’Histoire est donc une visite du passé, ce qu’on cherche à comprendre, ce sur quoi on veut faire une véritable enquête. Après Hérodote vinrent Hellanikos, Thucydide et Euripide mais il fallut attendre le 4ème siècle de l’ère courante pour rencontrer le premier véritable historien chrétien, Eusèbe de Césarée, né vers 263, et très proche de l’empereur Constantin. Il est donc déjà « sous influence » puisque alors l’Église naissante est soutenue par le pouvoir. On ne peut donc pas considérer qu’il soit totalement impartial. Néanmoins il passe pour être la source majeure de l’histoire du christianisme des premiers siècles. Son Histoire ecclésiastique en dix volumes couvre la période depuis la fondation de l’Église jusqu’à Constantin, mais ne concerne pas les Évangiles.

 

portrait d'Eusèbe de Césarée (vers 265 - vers 340).


Donc notre historien devra changer de regard en passant de la bataille de Coromandel le 27 avril 1758 aux récits évangéliques. Sera-ce possible ? Pourra-t-il accepter la spéculation intellectuelle inévitable devant le manque de sources indiscutables et l’absence d’archives ? « L’obligation de vérité » ne pouvant exister dans l’exégèse des Évangiles puisqu’il y a autant d’interprétations que d’exégètes, on ne saurait donner à ces derniers le nom d’historiens. L’Histoire doit respecter le passé ; or, de la véritable vie de Jésus, on ne sait que très peu de choses. L’historien se doit d’être objectif, même si cela relève parfois de l’utopie ; l’exégète est trop souvent subjectif. Ses recherches seront donc toujours sujettes à caution et ses résultats scrutés avec la plus extrême prudence.


Ce sera donc un homme différent, selon qu’il étudie une guerre du XVIIIe siècle ou des événements des trois premiers, qui publiera les résultats de ses recherches. Sur la guerre il disposera de tonnes d’archives, des Évangiles il n’aura qu’une tentative de reconstitution de la Source Q ou des textes de quelques apocryphes qui auront échappé à la censure des scribes constantiniens.


Le conflit n’est pas facile à résoudre car la subjectivité n’inspire pas confiance.C’est bien cet antagonisme entre historien et exégète qui rend la tâche du théologien ardue et qui fait qu’il est, au fond, peu connu et souvent ignoré du grand public.


Dans son édito du n° 263 d’Évangile et Liberté, Raphaël Picon le déplore d’ailleurs avec amertume. Le terme « théologie » couvre un si grand nombre de disciplines que le public s’y perd. Annoncerait-on un Jesus Seminar en France que la conférence des évêques appellerait aussitôt aux manifestations dans la rue, criant à l’hérésie ! L’information passerait de toutes façons inaperçue des médias. Et cependant dans les deux spécialités, histoire et exégèse, le chercheur espérera toujours découvrir un manuscrit qui apportera une lumière nouvelle, et pourquoi pas la réponse à telle question demeurée mystérieuse depuis vingt siècles.


Je ne peux pas adhérer à ce qu’écrit le pasteur Gilles Bourquin dans son article intitulé La critique de l’histoire des évangiles, Reimarus, Strauss, Renan et Bauer. « Peu importe donc que les récits évangéliques soient historiques ou non, ce qui compte, c’est la transmission des idées religieuses qu’ils véhiculent » (Évangile et Liberté n° 263, novembre 2012). Une telle remarque signifie l’abdication de l’historien devant un texte obscur, en le contraignant à s’attacher au sens du texte sans avoir la moindre confirmation de son authenticité. Imaginons le même historien analyser la bataille de Coromandel à partir de son récit dans une bande dessinée pour enfants ! Rien ne lui permettrait de conclure que ce qu’il lit est faux (on a lu certains albums de Tintin et Milou où figuraient des détails historiques rigoureux), mais il ne lui viendrait pas à l’idée de rédiger une thèse à partir de cette seule source !


Exégète ? Historien ? Qui doit trancher ? L’exégète aura-t-il la même honnêteté de reconnaître qu’il ne s’est pas « laissé séduire par une lecture préconçue » des récits bibliques ? Son champ de recherches a été le domaine réservé de la théologie catholique jusqu’à Luther qui, après John Wycliff (1330-1384) et Jean Hus (1369-1415), s’est opposé au thomisme dans le grand courant humaniste de la Renaissance où Érasme et Lefèvre d’Étaples avaient insisté sur l’impérieuse nécessité de revenir aux textes originaux hébreu et grec - aux dépens des commentaires que des siècles de toute-puissance romaine avaient imposés - rompant ainsi avec la tradition scolastique. En 1521 Luther fut excommunié ; l’année précédente il avait publié son Traité de la liberté chrétienne où il déclarait que le chrétien était l’homme le plus libre, et en toutes choses. L’Église catholique pour qui le concept de liberté de pensée s’oppose à tous ses diktats, ne pouvait que réagir violemment.

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Published by Jean-Marc van Hile - dans exégèse biblique
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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 11:54

Michel Jas : Vers « l’Apocalypse » ? Le feu et le déplacement, communication faite aux rencontres la rencontre des Compagnons de Partage (lien) sur le thème " L’Humanité face aux temps " à Ventenac-Cabardés (Domaine La Ventaillole), dans l'Aude, avec une cinquantaine de participants, ce samedi 22 septembre 2012. Ce texte, à l'initiative des organisateurs, est disponible en version pdf et imprimable (lien). Michel Jas a dédié sa communication à son compagnon de l'ERF, le pasteur Roger Parmentier, qui venait de décéder (lien).

 

Résumé de l'auteur présenté sur le site des organisateurs (lien) : La fin des Temps est marquée par le feu destructeur - l’incendie qui fait peur, purificateur - qui nettoie une plaie alors que la médecine était rudimentaire, ou qui prépare un autre monde - par la cuisson, l’Antiquité était marquée par la cuisson de la viande sacrifiée comme acte liturgique qu’on a du mal aujourd’hui à comprendre. L’idée de feu évoque l’épreuve et le jugement.. « Dieu est un feu » dit la Bible et avant elle les religions de l’Antiquité. Dans le Nouveau Testament l’apocalyptique réactive le mythologique. Nous évoquerons dans notre réflexion les éléments communs au symbolique de son époque, mais aussi les déplacements et transformations opérés par le message des évangiles comme annonce prophétique…

 

apocalypse14 enluminure medieval

l'Agneau de Dieu sur le mont Sion, Apocalypse, chapitre 14

le texte :


Le Nouveau Testament a été écrit dans le contexte d’une attente eschatologique très intense. Cette espérance, en tension, ou cette crainte était tournée vers l’accomplissement des prophéties et le jugement de ce monde par l’autre monde qui allait opérer un basculement incroyable. L’eschatologie, qui fut contemporaine de la période perse, s’était exprimée dans l’Ancien Testament à la fin de l’époque des prophètes et dans le Livre de Daniel ; cette veine se développe à l’époque intertestamentaire, particulièrement chez les esséniens de Qumrân (cf. leur livre de la guerre des Fils de lumière contre les Fils des ténèbres, etc...)

Jésus, un prophète


L’événement évangélique avec Jésus de Nazareth et ses disciples doit être situé dans ce contexte de l'attente du Royaume de Dieu et du (ou des) Messie(s). Jésus demande à ses disciples d’aller deux par deux (avec les sandales, pas d’habits de rechange, pas d’argent et avec un bâton c'est-à-dire en tenue de pèlerin, mais cette fois-ci sans partir vers le temple de Jérusalem) pour proclamer l’imminence du Royaume, chez les uns et les autres, dans les villes et bourgades de « Galil » (« pays des nations ») ou « Galilée ».. « Vous n’aurez pas fini le tour des villes de Galilée, que le Fils de l’Homme sera venu » (Mathieu 10, 23)… Comme si Jésus attendait la manifestation du « Fils de l’Homme » comme un Messie distinct de lui-même, de façon imminente. Ce passage doit être mis en relation avec Marc 9, 1 : « Quelques uns qui sont ici ne mourront pas qu’ils n’aient vu le Royaume de Dieu venir avec puissance », et Marc 13, 30 : « Je vous le dis en vérité cette génération ne passera pas que tout cela arrive ».

 

Marc est un évangile avec une forte dimension apocalyptique (les exégètes présentent Marc 13 comme une « apocalypse synoptique »), « Mathieu propre » aussi est de sensibilité apocalyptico-eschatologique..! L’épisode de Mathieu 10 est compris dans la source dite « Mathieu propre », distincte de la source commune à Mathieu et Luc (source dite des Logia, ou source Q, antérieure à Mathieu et Luc, lien), qui est moins apocalyptique, comme « Luc propre », qui intériorise plus : voir Luc 17, 27 : « On ne dira pas il est ici, il est là.  Car voici, le royaume de Dieu est au dedans de vous », ou comme l’Evangile de Jean ou l’Evangile gnostique et apocryphe de Thomas (Thomas, logion 3 : « le royaume est à l’intérieur et à l’extérieur de vous») !

Le langage apocalyptique


Autre exemple de cette attente apocalyptique pleine d’ardeur (de « feu »), dans l’écriture de la fin de « Mathieu propre » (Mathieu 27, 52) , le jour de la crucifixion et avant la résurrection : « Et voici le voile du Temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas (passage qui marque la fin de la séparation entre le sacré et le profane), la terre trembla, les rochers se fendirent, les sépulcres s’ouvrirent, et plusieurs corps des saints qui étaient morts ressuscitèrent ». Voilà qui ajoute miracle à miracle comme si le miracle du Christ le jour de Pâques n’était pas le premier et ne suffisait pas ! En réalité, le passage rend compte de plusieurs visions apocalyptiques d’Isaïe, d’Ezéchiel ou de Daniel pour désigner de façon spectaculaire le ou les Temps de la fin ..


La fin des Temps est marquée par « le feu » destructeur - l’incendie qui fait peur, le feu purificateur - qui nettoie une plaie alors que la médecine était rudimentaire, ou qui prépare un autre monde, parce que le feu brûle, détruit, transforme.  L’idée « de feu » évoque l’épreuve et le jugement, mais aussi la transformation dans les forges ou lors de la cuisson (la cuisson a un rôle important lors des sacrifices). Jésus a dit (dans Luc 12, 42 qui correspondrait, pourtant, à la source Q, souvent moins apocalyptique que Marc ou Mathieu propre) : « Je suis venu mettre un feu sur la terre ». Dans l’Ancien Testament, Dieu est un feu ; et, aussi, dans nombre de religions de l’Antiquité (de l’Egypte avec Aton, à la Perse avec Ahura Mazda). Le feu est une énergie et une menace (dans toutes les religions, l’idée de Dieu concerne la vie et la mort, nos joies et nos peurs). Moïse a peur de mourir, lors de la révélation (catastrophiste, sauvage ou apocalyptique) du Dieu Yahvé dans le Sinaï…
 

Le feu et le déplacement.
La révélation comme porteuse de grâce et de paix

 

Le terme « apocalypse » vient du mot grec pour « révélation » ou « manifestation ». Normalement la révélation biblique et évangélique permet de calmer toutes les peurs. L’Ancien Testament s’inscrit autour du salut hors d’Egypte. Le Nouveau Testament autour de la paix du ressuscité (à la fin de l’évangile) ou transfiguré (en plein coeur de l’évangile). Normalement, en tant qu’ « évangile », c'est-à-dire : « bonne nouvelle », justement, le Nouveau Testament permet d’éteindre la colère de Dieu, et de « désapocalyptiser » (dans le sens commun : apocalypse = catastrophe) la foi !


Dans la rédaction des épîtres de Paul nous observons un changement qui révèle cette atténuation apocalyptique. Ses premières épîtres (1 et 2 Thessaloniciens) sont focalisées sur l’attente de la fin des Temps et le jugement divin, comme devant arriver, spatialement, du vivant de l’Apôtre : Christ est venu dans l’humilité, il reviendra dans la gloire. Or, dix ans après, Paul évolue ! Il change de représentation théologique lors de ses dernières épîtres (Galates, Philippiens, Colossiens, Ephésiens) : la manifestation de Dieu en Christ n’est plus visible, temporelle, matérielle, mais spirituelle. Et c’est la vie mystique, dès ici bas, « en Christ » qui motive désormais l’Apôtre, alors qu’il souffre d’incompréhensions dans ses communautés, souffre de maladie, et de la prison à Rome …


La même évolution se trouve, sans doute, lors des strates successives accompagnant la rédaction des évangiles : de « Mathieu-propre » et « proto-Marc », et Marc, à « Luc-propre » et l’Evangile de Jean, puis l’Evangile de Thomas en passant par les logia (source Q) et les évangiles synoptiques (Mathieu, Marc, Luc) dans leur rédaction actuelle. Mais cette reconstruction historique devrait aujourd’hui tenir compte des variations manuscrites expliquées par les corpus évangéliques anciens ; affaire de manuscrrits. La disposition des évangiles dans un tout (un corpus)  influe aussi sur la symétrie des textes et le choix des mots qui varient d’un texte à l’autre.

 

Note :sur « LES EVANGILES SYNOPTIQUES » dans l'article de Wikipedia consacré à Christian Bernard Amphoux (lien).
¼ de Mathieu propre (propre à Mathieu) + ¼ de Mathieu provenant de Quelle (source « Q » - « Quelle » - des logia ou des paroles) + ½ de Mathieu pris à Marc + ¼ de Luc provenant de Quelle (source des logia) + 1 /4 de Luc pris dans Marc + ½ de Luc qui lui est propre (et qui annonce peut être Jean). La théorie des sources évangéliques devraient aujourd’hui tenir compte des travaux sur les manuscrits anciens (et non à partir du texte grec reconstitué, des éditions imprimées), particulièrement les travaux de Christian-Bernard Amphoux sur le Codex de Bèze (manuscrit pris par les Genevois dans la bibliothèque remontant à Saint-Irénée à Lyon) qui présente le corpus des évangiles dans un ordre différent ; donc ce qui explique certaines variantes (et complexifie par des symétries insoupçonnées une théorie des sources donc à reprendre). Le codex de Bèze correspondrait, selon Amphoux, à l’édition des évangiles, datant de 120, à Smyrne. Avec cet ordre : Mathieu-Jean-Luc-Marc ! 

 

L’évolution opérée par l’Evangile n’est pas toujours manifeste et directement efficace :
- l’Eglise post-apostolique gardera encore l’idée du retour apocalyptique du Christ (avec le Jugement dernier et, pour certains, le règne de 1 000 ans), à côté de son accomplissement dans l’humilité du Jésus de l’histoire, comme si l’Incarnation ne suffisait pas…
- la nouveauté issue de Jésus, autre exemple, concernant l’égalité homme - femme (discernable dans l’épisode de Marthe et Marie en Luc 10, 38-42 où Marthe reproche à sa sœur d’être « assise aux pieds du Seigneur » c'est-à-dire de prendre le statut de l’homme en devenant disciple et où, justement, Jésus félicite Marie ), n’influence pas totalement le déroulement historique : la charge d’être disciple puis apôtre restera confiée aux hommes..

Malgré l’enveloppe grandiose ou naïve, l’écriture biblique sécularise ou conteste la religion. Mais il n’empêche que ce déplacement (qui annonce, par exemple, la libération de la femme particulièrement avec la vision du ressuscité confié à des femmes, dont le témoignage n’avait aucune valeur à l’époque, ni chez les juifs ni chez les romains) peut souvent être noté comme un ferment qui ne fait pas encore lever toute la pâte, ou comme un trésor encore caché dans un champ.  Ici, Jésus, citant l’Ancien Testament, change le terme de Deutéronome 6, 13 « tu craindras » en « tu adoreras » en Mathieu 4, 10 ou Luc 4, 8.. L’adoration comprend l’idée d’amour, mais garde de la compréhension du Deutéronome le sentiment que l’objet de cet amour est infiniment élevé au dessus de toute compréhension. L’adoration garde le respect, le sentiment d’altérité, mais ôte la peur ! Là, Jésus dé-hiérarchise la foi : « Les premiers seront les derniers et les derniers, premiers » et : « Celui qui accueille en mon nom un petit m’accueille moi-même et celui qui m’a envoyé » (Marc 10, 31 et 37 et parallèles). Formidable déplacements pour lesquels il est impossible de s’arrêter. Jésus dé-hiérarchise Dieu et le monde, toutes les grandeurs du monde, politiques et religieuses, ainsi que les visualisations pour l’attente de la fin du monde….


Cette nouveauté n’est pas seulement la veine de l’évangile mais elle peut être discernée aussi déjà dans l’Ancien Testament ! Par exemple avec le symbolisme induit par Exode 3, 2. La tradition retient le miraculeux (le buisson ne brûle pas !), qui n’a de valeur que pour essayer d’impressionner les lecteurs crédules. En fait l’ordre des mots indique plutôt, premièrement, « un feu » (qui représente Dieu) et deuxièmement, un feu « traversé par un buisson » c'est-à-dire : Dieu souffre (« j’ai vu la souffrance de mon peuple » v. 7).
 

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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 01:20

suite des pages précédentes et fin.

 

Aujourd’hui l’Église catholique romaine assiste avec effroi à l’effritement de ce qu’elle nomme la « vraie foi ». Les découvertes de Qumran et de Nag Hammadi n’y sont pas pour rien. Elaine Pagels (dans Les évangiles secrets) en donne lucidement la raison : « Nous commençons à voir maintenant que ce que nous appelons le christianisme – et ce que nous désignons par tradition chrétienne – ne représentent en fait qu’une faible portion des sources spécifiques choisies parmi des douzaines d’autres ».

 

On peut être surpris que Jésus ne soit entré dans la vie publique que vers l’âge de trente-cinq ans. Nous ne savons rien de sa jeunesse. Certains évangiles apocryphes de l’enfance comme le Protévangile de Jacques ou le Pseudo-Thomas, sont des récits mythiques ne reposant sur aucune base sérieuse, tout comme ceux qu’en relatent Matthieu et Luc. Qu’a fait le Galiléen jusqu’à la trentaine ? Il est très tentant d’imaginer qu’il a suivi la formation des Esséniens installés, si l’on en croit Pline, à l’ouest de la mer Morte. Ils étaient surnommés Les Thérapeutes, du grec Therapeo, qui signifie je soigne. Le mot désignait dans une plus lointaine antiquité un groupe de contemplatifs égyptiens appelés à soigner tant les corps que les âmes, et que Philon assimilait aux Esséniens qui restèrent dans l’histoire sous le pseudonyme de Thérapeutes. Ils pratiquaient une ascèse exigeante, le jeûne accompagné de pain au levain et de sel, observaient l’abstinence sexuelle, etc. On peut les considérer comme les promoteurs du monachisme.

 

Jean-Baptiste était-il un des leurs ? Il ne se nourrissait que de sauterelles et de miel sauvage, vivait seul et apparemment reclus, ce qui correspond à l’ascèse des Esséniens. Quand il annonçait Jésus, disant qu’il venait après lui, entendait-il qu’il l’avait rencontré dans le désert où le Galiléen aurait appris à soigner les malades ? On n’a pas assez insisté sur la ressemblance entre Jésus et Jean-Baptiste dont il était le disciple. Elle est plus apparente dans le quatrième Évangile que chez Marc.

 

Tout cela n’est évidemment que pure spéculation. Les Esséniens ont été étudiés beaucoup plus pour leurs rapports avec les documents découverts à Qumran – thèse aujourd’hui contestée d’ailleurs – que pour leur vie monacale. Nous en resterons donc là, nous gardant d’aborder l’aspect gnostique qui reste étranger aux évangiles canoniques *, soigneusement épurés par les censeurs successifs.

* On sait qu’il n’en est pas de même pour les évangiles apocryphes comme ceux de Thomas, de Marie, des Hébreux, des Nazaréens, des Ébionites, de Barthélemy, de Judas, de Philippe, de Pierre, de Nicodème (Évangiles de la Passion), des Égyptiens, le Protévangile de Jacques, le Pseudo-Thomas (ou Histoire de l’enfance du Seigneur, qui présente Jésus comme un enfant cruel et méchant), l’évangile arabe de l’Enfance, le Pseudo-Matthieu, etc.

 

Peut-on encore se dire chrétien quand on ne croit plus en l’Incarnation, en la Rédemption et en la Résurrection ? Notre réponse est affirmative car le mot « chrétien » est soudé au mot « Christ ». Si Jésus reste pour nous un « type exceptionnel », un homme (et seulement un homme) extraordinaire par sa prédication percutante et son obsession de l’amour du prochain, on peut prendre ses distances avec son eschatologie qui n’apporte rien de plus à ceux qui sont convaincus que l’Esprit divin, le réel ultime ou « le fond du fond du réel » pour reprendre l’expression chère à Bernard Besret, ignore toutes les belles légendes dont les évangiles canoniques regorgent. Les paroles de Jésus telles qu’elles sont rapportées dans la source Q nous suffisent, mais il n’en existe aucun manuscrit qui pourrait être considéré comme une source historique fiable. Comme disait Albert Schweitzer… De Jésus on ne sait que deux choses : il est né et il est mort.

 

Le texte en français est celui de la Traduction oecuménique de la Bible (TOB) ; celui en grec est puisé dans le Nouveau Testament Interlinéaire grec/français de Maurice Carrez, docteur en théologie de Paris et Strasbourg. Entre crochets […] les versets qui ont été supprimés. Vous pouvez demander le texte de cet évangile expurgé en vous adressant à l’auteur (lien).

 

BIBLIOGRAPHIE

 

AMSLER Frédéric, L’Évangile inconnu, la Source des paroles de Jésus, Labor et Fides, 2001.

CARREZ Maurice, Nouveau Testament interlinéaire grec/français, Alliance biblique universelle, 1994.

PAGELS Elaine, Les évangiles secrets, Gallimard, 1982.

PERÈS Jacques-Noël, Cours de patristique, Institut Protestant de Théologie, 1995.

PAUL André, Qumran et les Esséniens, Éditions du Cerf, 2008.

PORTER J. R., La Bible oubliée, apocryphes de l’Ancien et du Nouveau Testament, Albin

Michel, 2004.

STANTON Graham, Parole d’Evangile ? Éditions du Cerf, 1997.

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Published by Jean-Marc Van Hille - dans exégèse biblique
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