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8 juillet 2014 2 08 /07 /juillet /2014 07:00

Didier Long vient de publier (le 19 juin 2014) "Jésus l'homme qui aimait les femmes" aux Nouvelles Editions François Bourin, coll. "Compact", 260 p, 16 euros.

 

didier_long_jesus_et_les_femmes.jpgMessage de l'auteur (du 7 juillet 2014) - C'est un livre complètement nouveau sur le rapport de l’homme Jésus avec les femmes. J’y envisage Jésus comme un simple enseignant du premier siècle de notre ère et essaie de comprendre son étonnante proximité avec ses disciples femmes. J’ai essayé de rouvrir le dossier de manière complètement renouvelée à partir de la littérature juive (Talmud de Jérusalem) et gréco-romaine (ex : Ovide, l’art d’aimer) sur la femme.

Voilà mes conclusions : l’idée de perfection du corps de la femme, celle de sa liberté individuelle, de la monogamie, de la vision égalitaire du couple humain, et de la spiritualité de l’amour à laquelle nous croyons sont directement issues de la vision multimillénaire juive qu’a enseignée l’homme Jésus.

Cet idéal révolutionnaire juif a, via le christianisme, subverti de l’intérieur le modèle du couple gréco-romain où la domination des sexes exprimait la puissance du mâle et de l’Empire. Il forme la trame mentale de l’art d’aimer en Occident.

C’est sans doute mon livre le plus radical.

 

Présentation par l'éditeur - "Aux origines judéo-chrétiennes du féminisme" - L’enjeu : Jésus le rabbi (« l’enseignant »), que nous décrivent les Evangiles, est suivi par ses disciples sur les routes poussiéreuses de Galilée. Fait inouï pour l’époque, et mal connu, le petit groupe nomade est aussi composé de femmes seules. À la lumière de nombreuses sources juives, évangéliques et historiques, Didier Long éclaire les relations féminines de Jésus sous un jour nouveau et livre ici des conclusions inattendues. L’idée de perfection du corps de la femme, celle de sa liberté individuelle, de la monogamie, de la vision égalitaire du couple humain, et de la spiritualité de l’amour à laquelle nous croyons sont directement issues de la vision juive multimillénaire qu’a enseignée l’homme Jésus. Cet idéal révolutionnaire, via le christianisme, a subverti de l’intérieur un monde gréco-romain brutal où la domination des sexes exprimait la puissance du mâle et de l’Empire. Surtout, il a profondément influencé nos manières d’aimer. Décapant et radical.

 

Préface - Lorsque les éditions François Bourin me suggérèrent au cours de l’année 2007 d’écrire un livre sur Jésus, je leur proposai une étude et sur son « rabbinat » singulier et sur son rapport aux femmes. Ce double thème me semblait résumer mes deux décennies de recherches et lectures sur ce fascinant personnage que moi, l’ancien moine bénédictin et bibliste, j’avais découvert à l’âge de 16 ans. Plus tard, au monastère de La Pierre-Qui-Vire, je me suis imprégné de l’enseignement du frère Matthieu Collin et de son ami Pierre Lenhardt, pionniers des études juives en terre d’Israël auprès de maîtres du talmud comme Ephraïm Urbach à l’Université hébraïque. Cet enseignement n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. J’ai publié une première version de ce texte intitulé Jésus, le rabbin qui aimait les femmes. Sans m’en apercevoir avec clarté, mon sujet couvrait trois domaines : Jésus rabbi juif de Galilée, sa relation étonnante avec les femmes, l’embryogenèse du premier judéo-christianisme. Autant de questions dont les réponses m’ont peu à peu transformé. C’est ainsi que j’écrivis Jésus de Nazareth juif de Galilée (2011), puis L’invention du christianisme (2012) sur le déploiement du christianisme dans le réseau des synagogues juives et le divorce et l’excommunication réciproque des jumeaux juif et chrétien consommé seulement au IVème siècle. Enfin, avec le psychanalyste Gérard Haddad, j’ai analysé avec Tu sanctifieras le jour du repos (2012), la survivance de la pratique juive du shabbat dans l’empire romain jusqu’au Ve siècle. Pour une raison que je ne m’expliquais pas, et qui fut et reste sans doute mon moteur intime, les origines juives du christianisme m’attiraient comme un aimant. J’avais l’impression d’une dette vis-à-vis du judaïsme mais aussi des « femmes de Jésus », car « sans elles nous aurions perdu notre mémoire » écrivais-je au début de ce chemin.

 

Je ne croyais pas si bien dire. Je ne fus pas déçu par la suite. Car de séjours en eretz Israël en recherches historiques et talmudiques, se dessinait un tout autre homme : un simple maître juif pharisien de Galilée, shomer shabbat, assassiné comme tant d’autres par le pouvoir romain, à l’aube de notre ère, pour le simple crime qu’il était juif. Un « Jésus cacher » assez éloigné du visage déformé par deux millénaires d’antisémitisme. Et plus je fréquentais ce juif attachant, plus je comprenais son enseignement sincère non plus à la lumière des dogmes chrétiens mais du Talmud, plus je fréquentais intellectuellement puis physiquement dans le shabbat, les fêtes et le culte, ce judaïsme qui m’attirait plus je me convainquis de cette idée : « Jésus est juif, le christianisme est une spiritualité sémite… Tu es juif ». Étonnante conclusion que ne peut pas comprendre un chrétien. Pensez : beaucoup sont descendus du Sinaï pour monter à l’Olympe, ont quitté Jérusalem pour Rome ou Notre Dame de Paris. J’ai effectué le chemin exactement inverse, un chemin relativement peu fréquenté… J’ai rencontré sur ma route un personnage extraordinaire directement sorti d’un conte juif, le rabbin Haïm Harboun. Né dans le Mellah de Marrakech dans les années 30, il est un vrai maître de la halakha (corpus des traditions, prescriptions et coutumes nommé « loi juive »). Plusieurs fois docteur des universités en France, diplômé de linguistique hébraïque de l'Université hébraïque de Jérusalem et de littérature rabbinique, parallèlement rabbin depuis 58 ans… cet homme m’aida avec affection à faire le point dans ce désert intellectuel et spirituel où je m’étais hasardé. Les coïncidences de la vie ont alors fait que j’ai découvert parallèlement les origines juives de ma femme et mes probables origines marranes de Corse (convertis au christianisme, le plus souvent sous la contrainte). Nous nous sommes mis en route vers qui nous étions. En profondeur. Comme un arbre assoiffé pousse ses racines vers la source. Nous sommes simplement des juifs en train de retrouver leur judaïsme mais aussi de mieux comprendre ce qui est arrivé avec le christianisme.

 

Depuis, dans mes recherches et mes lectures, au hasard des rencontres, je retrouve des indices, des silhouettes, des mots de ces femmes puissantes qui ont accompagné Jésus jusqu’au bout, sans faiblir, et qui m’avaient marqué, soutenu, inspiré de leur foi indéracinable. C’étaient finalement ces mêmes femmes qui m’avaient transmis une sorte de christianisme marrane de Corse. La hessed, la tendresse, dans un monde brutal. C’est même cette source féminine qui, au fond du christianisme, m’a toujours attiré. « dans le monde entier, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle a fait » proclame le récit de l’évangile où une femme oint Jésus avec un parfum de grand prix. En effet, sans elles, nous aurions perdu notre mémoire. Je règle une dette en leur dédiant ce livre. D.L, Jérusalem, novembre 2013.

 

Table des matières - 1. Les impures ; 2. Entre Rome et Jérusalem ; 3. Polygamie et lapidation ;  4. De l’amour ; 5. « Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée » ; 6. Les barrières de sainteté ; 7. L’accouplement ; 8 - Le Dieu androgyne ; 9. « Qu’il me baise des baisers de sa bouche » ; 10. La Samaritaine au bord du puits ; 11. La femme divorcée, selon Jésus ; 12. Célibat et maternité ; 13. Seules restèrent les femmes ; 14. Femmes dans le monde gréco-romain ; 15. La transmission féminine du message ; 16. Rabbi Paul et l’affaire du voile de Corinthe ; 17. Sabbataï Tsevi, l’autre messie qui aimait les femmes ; 18. Conclusion. En mémoire d’elles ; 19. chronologie.

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Published by Didier Long - dans vie de Jésus
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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 20:18

Le rôle des défenseurs chrétiens n'est pas de nous persuader que les autorités juives ont porté une responsabilité dans la mort de Jésus : le judaïsme ne la contestait pas, au contraire. Il est de nous persuader que Jésus était bien le Christ, celui par qui toutes les promesses de Dieu à son peuple et au monde étaient accomplies. S'il est bien vrai que nous en sommes convaincus, la plus simple honnêteté intellectuelle doit nous faire reconnaître que nos raisons n'ont rien à voir avec celles des premiers chrétiens.

Reprenons le discours de Pierre à la Pentecôte: « Vous assistez à l'accomplissement de ce qui a été dit par le prophète Joël: « Il arrivera dans les derniers jours... » (Actes 2, 17).

Ce passage ne peut être interprété que d'une seule manière : pour les apôtres, le Jugement dernier décrit dans Joël a commencé avec la résurrection de Jésus. La prédication de Pierre présente ici toutes les garanties critiques possibles de l'authenticité. Il est impossible qu'elle ait été inventée par la suite : le problème de l'Eglise chrétienne sera justement de trouver une alternative à ce tableau matériellement inexact. Ce fut le problème de Paul : les chrétiens, attendant la grande Résurrection imminente, ne travaillaient plus ; ils s'inquiétaient de mourir, alors que la Résurrection devait leur éviter cette pénible épreuve pour eux-mêmes et leurs proches (1 Thess 4, 13 ss ; 2 Thess 3, 11 ss) .

Munis de cette clé, nous faisons le lien entre un certain nombre de passages se rapportant au Jugement dernier : Joël 2-3 ; Zacharie 3 ; 6; 14 ; Apocalypse d'Hénoch (29).
- Il y aura tremblement de terre : Joël 2, 10; 3, 16 ; Zacharie 14, 51 ; Hénoch, plusieurs passages ; Cf  Matthieu 27, 51-54 ; 28, 2 ; Actes 4, 31 ; Marc 13, 8 et passages parallèles.
- Eclipses de soleil et (sic) de lune : Joël 2,10; 2,31; 3,15. Cf Marc 13,24 et parallèles; Luc 23,44 (voir note 12).
- Le Mont des Oliviers se fendra : Zacharie 14, 4 ; Hénoch 26-27 ; Cf Matthieu 27, 51.
- Les saints surgiront de leurs tombeaux ; Hénoch 91, 10 ; Matthieu 27,52-53.
- Les réprouvés seront jetés dans la Géhenne: plusieurs passages dans Hénoch, les Evangiles synoptiques, surtout Matthieu ; Joël 3, 2-12.
- Le Royaume d'Israël sera rétabli en ce jour-là : Joël 3, 16 ; Actes 1, 6 ; Luc 24, 21.
(29) L'Apocalypse Juive d'Hénoch a été considérée comme écrit sacré dans l'Eglise primitive, elle est nommément citée dans le Nouveau Testament (Jude, 14).

Le retard dans le rétablissement d'Israël fût, comme la mort de chrétiens avant le Dernier Jour, un problème théologique de la communauté. L'événement qui, aujourd'hui encore, inspire l'élan des chrétiens, la Pentecôte où les disciples qui avaient abandonné Jésus se retrouvent des hommes nouveaux, appelant leurs frères à la repentance en les assurant du pardon divin, témoignant hardiment devant le peuple et les autorités, fut lié à l'origine à une image d'Apocalypse, à un tableau du Jugement supposé accompli.

Nombre de passages des Evangiles trouvent leur explication naturelle en référence à ce tableau esquissé dans un ensemble limité de textes prophétiques. Ce tableau apocalyptique, les premiers chrétiens ont cru le voir s'accomplir.

L'Eglise serait restée une petite secte juive éphémère, si Paul ne l'avait libérée de cette interprétation à la lettre, après s'en être libéré lui-même. Voici plus d'un siècle qu'Auguste Sabatier, dans son livre admirable et jamais dépassé, «l'Apôtre Paul D, a montré ce moment décisif pour l'Apôtre, au début de la Seconde Epître aux Corinthiens, où il comprend qu'il mourra, lui aussi. Tout est dit, quand on arrive à 2 Cor. 5. C'est affaire de courage et de sincérité. «Même si nous avons connu le Christ par les yeux de la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de cette manière D. (2 Cor. 5, 16).

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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 19:47

Il exista nécessairement ; mais qui était-il au juste ?

La thèse suivant laquelle les Juifs n'ont pas eu vraiment la responsabilité de la mort de Jésus est une thèse relativement récente. Dans le Coran (4, 156), on voit le prophète Muhammad combattre la prétention des Juifs à avoir tué ou crucifié le Messie Jésus ; les combattre encore parce qu'ils l'ont tenu pour un magicien (5, 110). Tout cela remonte au Talmud : « A la veille de la Pâque, on a pendu Jésus de Nazareth. Pendant quarante jours, un héraut a marché devant lui en criant : « Il doit être lapidé parce qu'il a exercé la magie, a séduit Israël et l'a entraîné à la rébellion. Que celui qui a quelque chose à dire pour le justifier vienne le faire valoir. Mais il ne se trouva rien pour le justifier et on le pendit à la veille de la Pâque » (16) (J. Jeremias. « Jérusalem... ", p. 221) (16).
 (16) Ibid. pp. 56 s. Egalement Lévy, Werterbuch über die Talmudim und Mi­draschim, art. 1echou.

Il n'est évidemment pas question de tenir ce tableau pour historique. Jésus n'a été ni lapidé, ni pendu, mais crucifié. Un tel passage consacre simplement la rupture définitive entre les chrétiens et la Synagogue ; il a paru plus honorable au judaïsme de la fin du premier siècle de penser que les autorités juives avaient jugé Jésus régulièrement et non pas provoqué un meurtre judiciaire. C'est la conclusion raisonnable de M. Goguel sur le sentiment qui a pu inspirer les auteurs talmudistes. On sait d'autre part, d'après le Talmud, que le droit de condamner à mort avait été retiré au Sanhédrin « quarante ans » avant la Guerre Juive, terminée en 70 (17). Sans prendre cette datation pour argent comptant, elle concorde encore avec l'indication de Jean 18,31, contre le récit synoptique (Marc 14, 55 ; Matth 26, 59).
(17) Références p. ex. dans M.J. Lagrange, Le Judaïsme avant J.-C., p. 220.

L'accusation de sorcellerie concorde avec tous les témoignages évangéliques : Marc 3, 22 ; Jésus chasse les démons par le pouvoir du prince des démons. Jean 8,16 ; son pouvoir ne vient pas de Dieu, puisqu'il n'observe pas le sabbat (18). * On a ici la preuve la plus sûre que les miracles de guérison ont réellement existé, même si la tradition évangélique a pu les exagérer. Noter, dans Marc, l'ironie mordante de Jésus : si je chasse les démons par le prince des démons, ce prince n'est pas bien malin, et sa Maison ne durera pas longtemps... Le péché contre le Saint Esprit, est précisément de dire que ce Saint Esprit est l'Esprit du démon. Comment y aurait-il quelque chose encore à faire.

Nous nous garderons de penser que l'hostilité de la synagogue envers l'hérésie chrétienne et son fondateur implique à l'égard de Jésus une position identique et uniforme des Juifs contemporains. Comme l'a justement proclamé Jules Isaac, l'Evangile suffit à prouver le contraire. Certains indices sembleraient même montrer que Jésus a pu être considéré par la synagogue comme un docteur hérétique, contre qui l'autorité religieuse s'est montrée trop sévère (19) * Talmud de Jérusalem, Trad. Moïse Schwab. t. VI; p. 279, note p.

Les Juifs contemporains de Jésus n'ont assurément pas réagi à son égard de façon uniforme, même pas dans le milieu pharisien. Ceux mentionnés dans Luc 13, 31, par exemple, l'ont protégé. Citons surtout la version arabe d'un texte célèbre du pharisien Josèphe, d'après S. Pinès: " A cette époque vivait un sage nommé Jésus. Sa conduite était bonne et il était renommé pour sa vertu. Nombreux furent ceux qui, parmi les Juifs et les autres nations, devinrent ses disciples. Pilate le condamna à être crucifié et à mourir. Mais ceux qui étaient devenus ses disciples ne cessèrent pas de suivre son enseignement. Ils rapportèrent qu'il leur était apparu trois jours après sa crucifixion, et qu'il était vivant ; par conséquent il était peut-être le Messie (20) ,celui dont les prophètes ont raconté tant de merveilles" (21).
(20) Arabe: falacallahou houa almasihou. فلعله هو المسيح
(21) Voir notes 3 et 4.
 

 

Comment tenter de conclure ? Dans une trahison, tout le monde ne trahit pas, et les nombreux Juifs sympathisants ont été injustement englobés par les Chrétiens dans une rancœur collective. Mais enfin le plus ancien texte du Nouveau testament, de l'auteur le mieux connu, la 1ère épître de Paul aux Thessaloniciens, moins de 20 ans après la mort de Jésus, bien avant l'irrémédiable rupture entre Juifs et Chrétiens, contient cette accusation: "Les Juifs ont tué le Seigneur Jésus" (2, 15).

En corrigeant ce qu'une telle formulation peut avoir de passionnel par la curieuse expression de Pierre : Vous l'avez mis à mort en le crucifiant "par la main des païens ", nous arrivons bien près du point de vue de l'évangéliste Luc (22, 66-23, 2) : L'autorité Juive trouve Jésus coupable de blasphème, et l'accuse auprès de Pilate d'inciter le peuple à la grève de l'impôt (22). * Voir note 13.

Comprenons pourquoi les chrétiens en ont voulu davantage aux Juifs qu'à Pilate. Dans une classe de punis, on en veut bien davantage aux mouchards qu'à l'administration scolaire ; les grévistes davantage aux "jaunes" qu'au patronat ; les résistants davantage aux tièdes de leur bord qu'à l'ennemi lui-même.

Quelle était donc la nature exacte du conflit religieux, du blasphème, si l'on veut, qui entraîna l'autorité juive à circonvenir Pilate, et le Judaïsme à. rester si longtemps solidaire de son parti dans le conflit ?

L'accusation de magie ne suffit pas. Le Talmud de Jérusalem met en scène un rabbin qui va, et on le lui reproche, consulter un guérisseur chrétien (23). Le blasphème du pardon des péchés, dans la guérison du paralytique, n'en est pas un : il était de pratique courante chez les guérisseurs (24). Aucune des accusations formulées au moment de la Passion, même d'après les témoignages partiaux des Evangiles ou du Talmud, ne pouvait suffire à entraîner une telle action sur le plan des pouvoirs. Le Judaïsme a supporté bien des hérésies. Bar Kochba, un siècle plus tard, fut appelé Messie et Fils de David (25), et il est toujours un héros national d'Israël à l'heure actuelle.
(23) Traité shabbath, XIV. trad. Schwab, t. III, p. 156 (Talmud de Jérusalem).
(24) Voir G. Vermès, «Jésus le Juif », pp. 85 ss. notamment la prière de Na­bonide, écrit découvert à Qumran... voir Dupont-Sommer, «les écrits esséniens découverts près de la Mer Morte », p. 337 : « D'une inflammation maligne je fus frappé pendant sept ans, et mon visage n'était plus semblable à celui des fils d'homme. Mais je priai le Dieu Très-Haut, et un exorciste remit mes péchés ; c'était un homme juif, l'un des déportés. Et il me dit : Raconte cela par écrit pour rendre honneur et louange et gloire, au nom du Dieu Très-Haut."
(25) Voir Flusser, «Jésus », p. 23.

Alors ?

Les Evangiles de Marc et de Matthieu lient avec évidence la rupture de Jésus avec le judaïsme à la nomination des Douze Apôtres, autrement dit, à la constitution de l'Eglise. On connaît la remarque de Renan : "Jésus annonçait le Royaume de Dieu... et c'est l'Eglise qui est venue". Il y a pourtant bien eu tentative d'organiser à l'avance le Royaume de Dieu qui était sur le point de se manifester sur la terre. C'est exactement le sens du passage de Luc 22, 19 : "Je dispose du Royaume en votre faveur, comme mon père en a disposé en ma faveur (26) : vous mangerez et boirez à ma table, dans mon royaume, et vous serez assis sur des trônes, pour juger les 12 tribus d'Israël ". '
(26) Du verbe «diatithêmi", je dispose, vient «dîathêkê", le Testament.

La "disposition" en question est ce que nous traduisons par "(Nouveau) Testament". Or elle est sûrement historique. Les Apôtres sont envoyés deux par deux, afin qu'au Jugement Dernier leur témoignage soit valable ; les paires sont données dans la liste de Matthieu 10, 2-4 (27). * Voir B. Gerhardsson, Memory and Manuscript, p. 211. Le principe du témoignage par paires, déduit de Deut. 19, 15, était bien défini chez les rabbins. On notera que, d'après Matthieu 10, 2-4, où les paires sont précisées, la dernière paire est formée par Simon le Zélote et Judas l'Iscariot (ou Scarioth d'après cer­tains textes). Il est ainsi vraisemblable que ce surnom vienne de «Sicarius», le « Sicaire». On aurait ainsi la paire extrémiste et révolutionnaire, qui a pu faire attribuer à Jésus une certaine «Théologie de la Révolution ».

A partir de ce moment, on voit Jésus donner à ses disciples un enseignement secret, dont un élément sera justement qu'il est le Messie. C'est alors que sa famille cherche à le neutraliser, le croyant fou (Marc 3, 21) (28). et que des scribes venus de Jérusalem viennent enquêter sur ses activités (Marc 3, 22). Les spéculations sur le Jugement dernier n'étaient pas chose nouvelle. Mais ce mélange, où l'on voyait d'une part un enseignement de style populaire, et d'autre part une organisation clandestine préludant au céleste futur, est la raison véritable de la rupture : dans le Royaume de Dieu, les autorités religieuses constituées n'avaient pas leur place.

(28) Il ne faut certainement pas minimiser les tensions entre Jésus et sa famille, et nous suivons sur ce point Et. Trocmé (La formation de l'Evangile de Marc, p.106s). La tradition a tout fait pour éliminer ces tensions. On ne peut donc pas écarter tout à fait l'écho transmis par un apocryphe récemment découvert, où apparaît une terrible tension entre Jésus et sa famille au moment de la Crucifixion. D'après ce texte, Marie et ses fils Jacques, Siméon, Jude, viennent vers Jésus et se tiennent devant lui. Jésus, pendu au bois, dit: {( Prends tes fils et va-t-en». (S. Pinès, The Jewish Christians of the early centuries, according to a new source. Israel Academy of Science and Humanities, proceedings. II,13). Sans doute pourrait-on rattacher ces tensions à celles qui ont dû se produire avec Jean-Baptiste (Jean 3; 22 ss). Au témoignage de S. Jérôme, un évangile perdu racontait que Jésus avait été baptisé par Jean en même temps que sa mère et ses frères. (Jeremias, Théologie du N.T., p. 45).

Les responsables Juifs étaient en situation délicate : Jésus étant très populaire, on pouvait mal lui faire un procès d'hérésie, d'autant plus qu'il savait se défendre en « debater" redoutable. Il était impossible d'expliquer cette histoire à Pilate. Or elle était incontestablement dangereuse. Le plus sûr garant de l'autorité indigène, en pays colonisé, est la puissance occupante. Surtout, pas de surprise, et que, d'abord, rentre l'impôt (Luc 23, 2). Le risque évoqué par le Grand-Prêtre dans Jean 11, 47 est un risque bien réel : « Cet homme accomplit beaucoup de miracles. Si nous le laissons continuer, tous croiront en lui. Les Romains viendront; ils détruiront notre ville et notre nation ».

Le péché ne serait pas dangereux, s'il n'était inextricablement mêlé à des sentiments honorables. On peut admettre chez les responsables Juifs, même collaborateurs mondains et vénaux du pouvoir romain, un tel sentiment d'angoisse en pensant à ce qui risquait d'arriver certain jour de Pâque. L'occasion s'étant présentée, grâce à un traître, d'agir discrètement, on a pris le risque d'une "bavure ". « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ».

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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 19:04

par Maurice Causse

L'historien latin Tacite écrit (5)  : « Pour détruire la rumeur (qui l'accusait de l'incendie de Rome), Néron supposa des coupables et infligea des tourments très raffinés à ceux que leurs abominations faisaient détester et que la foule appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ que, sous le principat de Tibère, le procurateur Ponce-Pilate avait livré au supplice. Réprimée sur le moment, cette détestable superstition perçait de nouveau, non plus seulement en Judée, où le mal avait pris naissance, mais encore à Rome où tout ce qu'il y a d'affreux et de honteux dans le monde afflue et trouve une nombreuse clientèle ".
(5) Annales XV, 44. Nous utilisons l'analyse de Maurice Goguel (Jésus, p. 73). Ainsi que l'explique M. Goguel, il est impossible d'attribuer à une source chrétienne un point de vue qui supposerait un sommeil complet de la communauté chrétienne de la mort de Jésus aux environs de l'an 64, une source juive est impossible également, car elle n'aurait pas appelé Jésus sous le nom de Christ, ni supposé une solidarité entre les manifestations messianiques juives en Judée et chrétiennes à Rome. L'information est donc nécessairement de source païenne.

La question d'une responsabilité autre que romaine dans cette affaire ne se pose même pas pour l'historien romain. Il faut aussi pour qu'elle ait laissé cette trace dans le récit de Tacite, avec le titre de Christ donné comme le nom même de Jésus, que l' « Affaire Jésus" ait eu, au moins à l'échelon local palestinien, une certaine importance. Notons un point : si c'étaient les Romains qui avaient repéré un individu et avaient réglé son cas, ils l'auraient appelé par le nom que tout le monde lui donnait: Jésus. L'examen des évangiles confirme cette importance. D'après l'Evangile de Jean, Jésus fut arrêté par la cohorte romaine, commandée par le tribun ; autrement dit 500 hommes et un officier supérieur, apparemment le commandant de la garnison romaine. Evidemment, il n'est pas question des Romains dans les récits synoptiques de l'arrestation. Mais il est constant que Jésus fut arrêté par une troupe nombreuse (6). Il faut se représenter la scène, et la situation à Jérusalem au moment de Pâques pour réaliser que cette troupe nombreuse est surtout composée de romains.
(6) Matth. 26, 47 : une foule nombreuse, 26, 55 : "les foules", dans Marc et Luc un certain nombre de textes précisent que la « foule» était « nombreuse ».

Imaginons Jérusalem à Pâques (7) : 100 000 pèlerins qui encombrent tout ; notamment, du côté du mont des Oliviers, ces Galiléens farcis d'élucubrations messianiques dangereuses pour l'ordre public. C'est à cause d'eux que le gouverneur et la garnison sont montés de Césarée à Jérusalem pour la Pâque. Pour le militaire, on ne s'amuse guère dans cette ville sans cirque, sans contacts possibles avec la population : c'est la corvée. Surtout, éviter les manifestations. Le mont des Oliviers est spécialement à surveiller.
(7) J. Jeremias, Jérusalem au temps de Jésus, p. 115 ss.

Imaginons maintenant la garde de la tour Antonia, près du Temple de Jérusalem, en nous aidant de cartes et de photos. La garde voit une " troupe nombreuse ", armée de gourdins et d'épées (8), se précipiter de l'autre côté du Cédron vers le mont des Oliviers... et les Romains ne seraient pas dans le coup ? Ce tableau synoptique est invraisemblable et c'est le 4ème évangile qui a raison. C'est la cohorte romaine qui a arrêté Jésus. Tout le développement de la tradition chrétienne a tendu à diminuer le rôle des Romains dans l'Affaire Jésus, et même Jean suit cette tendance (9). La cohorte n'a certainement pas été rajoutée par le 4ème Evangile.
(8) Le gourdin était une arme commode pour les émeutes, et recommandée par Pilate (Josèphe, Guerre Juive, II, IX, 2). (9) "Judas, prenant la cohorte" (Jean 18, 3) ; «Pilate le livra aux chefs des prêtres pour être crucifié" (Jean 19, 16), etc.

On ne peut cependant pas écarter la présence de Judas comme guide, ni d'un détachement de la police (juive) du Temple. De toutes façons, l'Affaire est bizarre. On a envoyé le Commandant et plusieurs centaines d'hommes, et on est tombé sur une douzaine de pauvres gens parfaitement inoffensifs. L'un d'entre eux a bien tiré l'épée, mais le chef s'est rendu sans résistance, et, finalement, tous les autres se sont sauvés (10) * Marc 14, 50 ; Matth. 26, 56 ; déjà Marc 14, 32.


Il faut s'efforcer de comprendre l'attitude de Pilate; gouverneur dur et sans scrupules, il n'en faut pas douter (11)  * Voir p. ex. Isaac, Jésus et Israël, p. 453 ss (proposition XIX) ; mais ce n'est pas un imbécile ; cette affaire pouvait receler un traquenard politique ; s'il était convaincu d'avoir fait exécuter de façon expéditive comme rebelle un juif qui n'était pas ennemi des Romains, il pouvait avoir des ennuis en haut lieu.

Là encore, la version des faits donnés par Jean paraît la plus cohérente. Le récit de Marc, avec sa double réunion du Sanhédrin, d'abord la nuit, puis à nouveau le matin, le jour même de la Pâque, présente au moins trois invraisemblances majeures :
1 - une telle concentration d'activités officielles pour un jour de fête chômée (12) *

* Sur la question de la date de la mort de Jésus, il y a deux problèmes.
Jésus est mort une veille de sabbat, donc un vendredi. Mais si le repas du jeudi soir est un repas de Pâque (Marc 14, 17), alors Jésus a été crucifié le jour de Pâque, 15 Nisan. or, d'après Jean 18, 28, Jésus a été crucifié la veille de Pâque, soit le 14 Nisan. Le récit synoptique présente une contradiction majeure : au jour de Pâque, le seul travail permis est la préparation de la nourriture (Exode 12, 16). La participation juive à l'affaire est impossible... or c'est dans les synoptiques qu'elle est la plus importante. D'autre part, jusqu'à la destruction du Temple, on pratiquait le sacrifice de l'agneau pour Pâque. Il n'en est pas question, et non plus dans Paul ; par contre 1 Cor. 5, 7 est en faveur de la date donnée dans Jean. Enfin cette dernière fit seule autorité dans l'Eglise chrétienne jusqu'au IIIème siècle.

L'autre problème est celui de l'année. Pilate fut procurateur de 26 à 36. La méthode la plus claire et objective serait le calcul. Jésus étant mort un vendredi, quelles sont les années où ce jour peut, soit coïncider avec la Pâque, soit tomber la veille ? Cette méthode exclut, semble-t-il, la date de 29, fondée sur un renseignement qui remonte à Tertullien, concernant les consuls en fonctions à Rome lors de la mort de Jésus : la Pâque tombe, cette année-là, un mardi. La meilleure date, d'après les calculs, serait le vendredi 3 avril 33 qui est une veille de Pâque... de plus, le calcul donne une éclipse de lune cette nuit-là.
(Fotheringham, Journal of Theological Studies, Oxford 1934, p. 158 ss .. pour l'ensemble de la question, nous. suivons la discussion très claire et. condensée de Ogg, dans le Peake's Commentary of the Bible, p. 730 s).
2 - une telle mise en scène chez le grand-prêtre, alors que, par ailleurs, on nous dit que les prêtres en chef et les scribes craignent une manifestation populaire, s'ils arrêtent Jésus (Marc 12, 12)
3 - enfin, si on admet la participation importante des Romains à l'arrestation, il est invraisemblable qu'ils se soient dessaisis si longtemps de leur prisonnier aussitôt après l'avoir arrêté.

L'Evangile de Jean présente moins de difficultés. D'abord il s'agit de la veille de Pâque, et non du jour même ; ensuite il n'y a pas de session du Sanhédrin, mais seulement une comparution devant le grand-prêtre. Le récit de Jean comporte ici une hésitation apparente sur la personnalité du grand­-prêtre, Hanne, ou Caïphe son gendre. Cette difficulté disparaît si on se rappelle que les anciens grands-prêtres, comme Hanne, conservaient leur titre après avoir cessé leurs fonctions (13). Un ancien grand-prêtre est un personnage officieux, à l'influence moins voyante ; un rôle important de Hanne est ici vraisemblable.
(13) J. Jeremias. « Jérusalem... ", p. 221.

Il nous paraît donc normal d'admettre que Jésus a été amené effectivement devant Hanne par les, Romains, selon le récit de Jean 18, 12. Cette confrontation, qui n'aboutit à rien et n'a aucune valeur juridique du point de vue Juif, peut s'expliquer par la surprise des Romains. On leur dénonce un rebelle se prétendant Messie, et ils n'ont rien trouvé de sérieux. Qu'est-ce que cette histoire ? Abusé par le titre du « Grand-Prêtre », Marc a transformé la confrontation en comparution et en procès, juridiquement impossible.

Toute l'attitude de Pilate par la suite peut s'expliquer par le désir d'être « couvert ». Il ne veut pas risquer des ennuis avec une condamnation qui pourrait lui être reprochée. Mais il obtient une manifestation de loyalisme envers César, nécessitant l'élimination de Jésus ; il risque donc davantage en le protégeant... Après tout, il s'en lave les mains ; il en a fait exécuter bien d'autres.

On peut aller peut-être un peu plus loin. Le vrai nom de Barabbas était Jésus ; le nôtre était celui « qu'on appelait le Christ» (14), pour Pilate (15). Jésus a pu être la victime d'une confusion provoquée notamment par Hanne.
(14) Matthieu 27, 17 ; 27, 22. Luc 23, 2. Si l'on pense au texte de Tacite, Christ est bien devenu pour les Romains le nom propre de Jésus. C'est, nous semble-t-il, un indice d'authenticité en substance pour le texte de Luc 23, 2. (15) Voir Goguel, Jésus, p. 382, n. 4, et l'appareil critique sur Matth. 27, 16-17.

On peut laisser le dernier mot au centurion qui commanda l'exécution de Jésus. « Assurément, cet homme était juste ». (Luc 23-47). Il est arrivé qu'un bourreau rendit hommage au supplicié. En des temps récents, pensons à Dietrich Bonhoeffer.

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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 18:51

par Maurice Causse

 
Ndlr - Ce texte écrit en 1978, qui a plus de 30 ans d’âge, a été publié dans les « Cahiers bibliques » n° 5, novembre 1978 par la revue régionale « Le Protestant de l’Ouest ». Il se veut pédagogique afin d’assurer un enseignement sincère aux enfants et aux jeunes des écoles du dimanche de l’Eglise réformée de France (ERF) dont l’auteur, qui habite à Saintes, est membre. Il a été récemment mis en ligne sur le blog personnel de l’auteur, le 6 janvier 2013 (lien). A notre avis, il n’a pas pris une ride ; mieux, il explique très bien la dimension eschatologique de Jésus, sans quoi on ne peut rien comprendre à son destin. Avec les textes de Louis Cornu, nous avons déjà insisté sur la nécessité impérieuse de la prendre en compte : Jésus lutte contre les Romains pour libérer son peuple avec les armes de l’eschatologie ; il est persuadé d’être le oint choisi par Dieu pour préparer ses compatriotes à la Fin des temps. Cette approche étant principale, l’auteur a intitulé tout simplement son texte « Jésus » ; nous avons toutefois préféré valoriser sa première partie qui porte directement sur le procès de Jésus et sa passion car le portrait de Jésus dessiné par l’auteur y est très étroitement lié. Nous remercions Maurice Causse pour l'autorisation accordée de la reproduction de son texte sur notre site.


Introduction de l’auteur (extraits) :


Ce texte suscita, quand il parut, un certain intérêt dans la région Ouest, et un certain nombre de lecteurs demandèrent une rencontre avec l'auteur sur ce sujet au Centre protestant de Celles-sur-Belle, suggestion écartée par l'autorité responsable. Par la suite, il sera publié en feuilleton dans Evangile et Liberté. Depuis 35 ans, l'Histoire a fait des progrès, en particulier dans la connaissance du contexte palestinien de l'époque, notamment grâce aux manuscrits de la Mer Morte. Nous ne nous présentions pas en spécialiste du sujet, mais en responsable pastoral soucieux de tenir son catéchisme au courant de ce que la science historique reconnaît comme acquis. Il s'agit de l'honnêteté due aux enfants et à tous ceux qui vous font confiance, car ce qu'ils pensent de Jésus orientera leur vie. Si l'occasion m'est donnée de mettre à jour ce travail, ce sera l'occasion d'utiliser les beaux travaux récents de Katel Berthelot, Christian Amphoux, Rémy Gounelle, Thomas Römer, et sûrement d'autres, dans la pleine confiance que la vraie foi ne craint pas la vérité historique.

 

Au reste, qui pourrait dire que changera vraiment le portrait de Jésus offert par les quatre évangiles canoniques ? La raison en est simple, et elle est donnée une fois pour toutes par Maurice Goguel dans sa préface à la traduction de la « Bible du centenaire » : ce qui a déterminé le choix des quatre évangiles comme canoniques fut précisément leur fiabilité sur le plan de l'Histoire, telle qu'elle était comprise dans les deux ou trois premiers siècles de l'Eglise chrétienne. Cela dit, notre texte de 1978 est reproduit tel quel. […] Ndlr – puis l’auteur développe l’intérêt pastoral de son travail ; nous renvoyons au texte original publié sur son blog personnel sus-mentionné.


Dans tout procès, se déroule un drame à trois personnages - si l'on essaye d'oublier le public:  le juge, l'accusateur, et les avocats, ceux que l'argot des prisons appelle les « bavards ». Ces personnages font un peu oublier l'accusé. Or c'est lui, l'accusé Jésus, qu'il nous faut tâcher de retrouver, au-delà de la défense, éloquente et passionnée, de millions de «bavards».

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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 18:44

victor_hugo_les-miserables.jpgEtait-ce un rêve ? Etais-je éveillé ? Jugez-en.
Un homme, - était-il grec, juif, chinois, turc, persan ?
Un membre du parti de l’ordre, véridique
Et grave, me disait : - cette mort juridique
Frappant ce charlatan, anarchiste éhonté,
Est juste. Il faut que l’ordre et que l’autorité
Se défendent. Comment souffrir qu’on les discute ?
D’ailleurs les lois sont là pour qu’on les exécute.
Il est des vérités éternelles qu’il faut
Faire prévaloir, fût-ce au prix de l’échafaud.

Ce novateur prêchait une philosophie :
Amour, progrès, mots creux, et dont je me méfie.
Il raillait notre culte antique et vénéré.
Cet homme était de ceux qui n’ont rien de sacré,
Il ne respectait rien de tout ce qu’on respecte.
Pour leur inoculer sa doctrine suspecte,
Il allait ramassant dans les plus méchants lieux
Des bouviers, des pêcheurs, des drôles bilieux,
D’immondes va-nu-pieds n’ayant ni sous ni maille :
Il faisait son cénacle avec cette canaille.

Il ne s’adressait pas à l’homme intelligent,
Sage, honorable, ayant des rentes, de l’argent,
Du bien ; il n’avait garde ; il égarait les masses ;
Avec des doigts levés en l’air et des grimaces,
Il prétendait guérir malades et blessés,
Contrairement aux lois. Mais ce n’est pas assez :
L’imposteur, s’il vous plaît, tirait les morts des fosses.
Il prenait de faux noms et des qualités fausses ;
Il se faisait passer pour ce qu’il n’était pas.
Il errait au hasard, disant : - Suivez mes pas, -
Tantôt dans la campagne et tantôt dans la ville.
N’est-ce pas exciter à la guerre civile,
Au mépris, à la haine entre les citoyens ?

On voyait accourir vers lui d’affreux païens,
Couchant dans les fossés et dans les fours à plâtre,
L’un boiteux, l’autre sourd, l’autre un œil sous l’emplâtre,
L’autre raclant sa plaie avec un vieux tesson.
L’honnête homme indigné rentrait dans sa maison
Quand ce jongleur passait avec cette séquelle.

Dans une fête, un jour, je ne sais plus laquelle,
Cet homme prit un fouet, et criant, déclamant,
Il se mit à chasser, mais fort brutalement,
Des marchants patentés, le fait est authentique,
Très braves gens tenant sur le parvis boutique,
Avec permission, ce qui, je crois, suffit,
Du clergé qui touchait sa part de leur profit.

Il traînait à sa suite une espèce de fille.
Il allait pérorant, ébranlant la famille,
Et la religion, et la société ;
Il sapait la morale et la propriété ;
Le peuple le suivait, laissant les champs en friche ;
C’était fort dangereux. Il attaquait les riches,
Il flagornait les pauvre, affirmant qu’ici-bas
Les hommes sont égaux et frères, qu’il n’est pas
De grands ni de petits, d’esclaves ni de maîtres,
Que le fruit de la terre est à tous ; quant aux prêtres,
Il les déchirait ; bref, il blasphémait. Cela
Dans la rue. Il contait toutes ces horreurs-là
Aux premiers gueux venus, sans cape et sans semelles.
Il fallait en finir, les lois étaient formelles,
On l’a crucifié. –

Ce mot, dit d’un air doux,

Me frappa. Je lui dis : - mais qui êtes-vous ?
Il répondit : - vraiment, il fallait un exemple.
Je m’appelle Elizab, je suis scribe du temple.
- Et de qui parlez-vous, demandais-je ? – Il reprit :
- Mais ! de ce vagabond qu’on nomme Jésus-Christ.

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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 16:40

francois_vaillant.jpg"La colère de Jésus contre les marchands du Temple", par François VAILLANT,  Philosophe et théologien, auteur notamment de La non-violence, essai de morale fondamentale, Paris, Le Cerf, 1990 ; La non-violence dans l’Évangile, Paris, Éditions ouvrières, 1991, article publié dans le n° 158 de la revue Alternatives non-violentes sur le thème "La colère, qu'en faire ?", et reproduit ici avec l'autorisation de la revue. 


L’image d’un Jésus violent en train de chasser les marchands du Temple de Jérusalem est ancrée dans l’inconscient collectif. Elle a servi pendant des siècles à légitimer «  la bonne violence », comme s’il pouvait exister une violence qui soit bonne ! Il en va tout différemment si l’on prend soin de lire les quatre évangiles. La colère de Jésus au Temple résulte d’une forte indignation et aucun texte ne parle de coups portés sur des marchands ni de propos blessants. Nous sommes au contraire en présence d’une action typiquement non-violente, où la colère apparaît comme courageuse et juste.


Le Temple de Jérusalem est au centre de la vie religieuse du peuple d'Israël. L'occupant romain laisse les Juifs gérer eux-mêmes ce haut lieu de prière, devenu aussi un lieu de commerce. Jésus est allé plusieurs fois au temple de Jérusalem et il a observé ce qui s'y passe (Lc 2, 41 s ; Jn 2, 13 s ; 5, 1 ; 7, 14).


Chrétiens ou non, nous avons en tête l'image de Jésus qui chasse les marchands du Temple. Et le plus souvent, nous associons à cette action un déchaînement de violence qui démontrerait à coup sûr que le Nazaréen n'a pas toujours été non violent. Il a pris un fouet et il aurait frappé les marchands. Si notre imaginaire véhicule de la violence dans le « vidage» du Temple, il faut peut-être s'en prendre à d'anciens tableaux religieux qui ont su graver dans l'inconscient collectif une scène non conforme aux textes de l'Évangile. La véritable affaire du Temple nous intéresse, non seulement parce qu’elle campe un Jésus en colère mais aussi parce nous y voyons à l'œuvre le principe de non-coopération qui se trouve à la base de la logique d’action non violente.


Une loi ou une institution n'a de pouvoir que si coopèrent avec elle ceux auxquels elle s'adresse. À partir du moment où les hommes refusent de collaborer avec la loi ou l'institution qui les concerne, parce qu'ils la considèrent injuste, ceux qui en profitaient voient se tarir la source de leur pouvoir. Le principe de non-coopération a été élaboré par Gandhi. Il aimait à préciser: « Pour obtenir réparation de l'injustice, nous devons refuser d'attendre que le coupable ait pris conscience de son iniquité. Il ne faut pas que, de peur de souffrir nous-mêmes ou d'en voir souffrir d'autres, nous restions complices. Au contraire, il faut combattre le mal en cessant d'apporter notre concours au malfaiteur d'une manière directe ou indirecte . »

Jésus n'a pas voulu être complice de ce qui se passait au Temple de Jérusalem. Il est passé de l’indignation à une juste colère, rompant ainsi courageusement le lourd silence de ses contemporains.


Notre véritable tentation face à une injustice est de ne rien dire et de ne rien faire, de peur d'avoir des ennuis. Jésus a refusé une collaboration de ce genre avec les marchands, pourtant installés légalement dans l'enceinte du Temple.


Comprendre le contexte


Comment Jésus perçoit-il le Temple de Jérusalem ? Ce monument, magnifiquement reconstruit par Hérode le Grand, se dresse au milieu d'une grande esplanade fermée par une enceinte. Dans le Saint-des-Saints, qu'un rideau sépare du reste du bâtiment, le grand prêtre pénètre une fois par an. Là, avaient été déposées, avant l'Exil, les Tables de la Loi, transmises par Moïse.


Dans le Temple, en face du Saint-des-Saints, il y a un gigantesque autel de pierre, de vingt-cinq mètres de côté. C'est ici que les prêtres immolent taureaux, génisses, agneaux, colombes et tourtereaux. Le sanctuaire proprement dit est entouré de l'esplanade. Elle fait partie du Temple. Cette esplanade, appelée encore « parvis des païens », est de fait une grande place publique entourée de colonnes. Des centaines de marchands s'y tiennent, surtout les jours de fête où affluent les pèlerins. C'est là que les changeurs de monnaie et les marchands d'animaux font leur commerce.


Toute l'esplanade du Temple se transforme en vaste bazar à l'époque des pèlerinages. Il faut nourrir les voyageurs. Jérusalem est une ville chère. Un texte de l'époque rapporte que pour un as on obtenait vingt figues à la campagne mais seulement quatre ou cinq à Jérusalem. Un couple d'oiseaux pour le sacrifice coûtait un denier d'argent à la campagne mais il s'achetait un denier d'or à Jérusalem, soit vingt-cinq fois plus  . Les produits des villages environnants, destinés à nourrir les pèlerins, passaient directement des producteurs aux consommateurs, mais le prétexte du voyage et les taxes du Temple faisaient que les prix étaient parfois multipliés par cinquante.


Sur l'esplanade du Temple, on trouve des vendeurs à la sauvette, des petits boutiquiers et de gros commerçants. Ces derniers appartiennent à la famille du grand-prêtre. Ils vendent le petit et le gros bétail. À l'occasion du pèlerinage de la Pâque, la demande en agneaux est très forte. L'historien    Joseph, à l’époque romaine, parle de 255 600 têtes. À d'autres occasions, on immole sur l'autel du Temple des dizaines de bœufs. On parle alors d'« hécatombe » !  Ces multiples sacrifices rituels ont un but, selon le discours des autorités religieuses, celui d'observer les prescriptions de la Loi pour recouvrer la pureté et honorer Dieu.


Entre le discours officiel et la volonté de Dieu, il y a un fossé que Jésus refuse de franchir. À quoi sert pour l'homme d'offrir des animaux en sacrifice s'il ne change pas son cœur et ses pensées ? Déjà par le passé, les prophètes de l’Ancien testament - les devanciers de Jésus - ont critiqué le système sacrificiel prétendument voulu par Dieu. Pour Osée: « Oracle du Seigneur: c'est l'amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes » (Os 6, 6 ; voir Mt 9, 13). Du prophète Isaïe : « Écoutez la parole du Seigneur : ( ... ) que m'importent vos prières, moi je ne les écoute pas. Vos mains sont pleines de sang, lavez-vous, purifiez-vous ! Otez de ma vue vos actions perverses ! Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien ! » (ls 1, 10-16). Jérémie n'y va pas non plus par quatre chemins : « Vous vous fiez à des paroles mensongères, à ce qui est vain. Quoi ! Vous volez, vous tuez ! Et ensuite vous vous présentez au Temple et vous dites : " Nous voilà en sûreté", pour continuer toutes ces abominations ! À vos yeux, est-ce un repaire de brigands, ce Temple qui porte mon nom ? » (Jer 7, 8-11).

 

Temple-Herode.jpgTemple-Herode-Plan.gif
 Le Temple de Jérusalem, construit par Hérode le Grand, avec son esplanade entourée de colonnes où les commerçants font leurs affaires


Les prophètes de l'Ancien testament ne condamnent pas les sacrifices et les oblations, ils s'insurgent quand ces offrandes expriment un formalisme sans aucun rapport avec l'amour que le croyant doit avoir pour Dieu et son prochain. L'intervention de Jésus de Nazareth dans le Temple se situe dans la droite ligne de pensée des prophètes d'Israël. Il est significatif que la seule personne rencontrée au Temple, dont Jésus chantera les louanges, est une pauvre veuve qui donne là deux piécettes, manifestant que la charité ne consiste pas à donner de son superflu mais de son nécessaire (Lc 21, 1-4).


Le Temple n’est qu’une figure, sacrilège !


Pour comprendre la portée de la colère de Jésus au Temple, il faut avoir en toile de fond la rencontre de Jésus avec la femme de Samarie (Jn 4, 16-35). Les Samaritains adorent le Dieu Unique sur leur montagne, le Mont Garizim. Les Juifs observants adorent également Dieu, mais au Temple de Jérusalem. Plus qu'une bataille de clochers, ce différend signifie, pour les uns comme pour les autres, la terrible impossibilité d'adorer le même Dieu ! « Crois-moi, femme, dit Jésus, l'heure vient où ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. L'heure vient - et maintenant elle est là - où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité » (Jn 4,21-23). Dit autrement : crois-moi, femme, avec Celui qui te parle, c'en est fini des édifices de pierres qui divisent Juifs et Samaritains. Le Temple de Jérusalem, la circoncision, les offrandes d'animaux et les encensements n’étaient jusqu’à maintenant que des figures, elles sont désormais dépassées. Ce qui était déjà inaudible pour les Juifs observants à l’époque de Jésus l’est tout autant aujourd’hui  pour les Juifs intégristes. Ce qui compte pour le Père de toute l’Humanité, dit Jésus, c’est ce qui anime l’esprit et le cœur des hommes.


Le comportement de Jésus au puits de Jacob, et ses propos à la Samaritaine, sont comme un condensé des griefs que les prêtres et les pharisiens vont continuellement agiter contre le prophète de Galilée.


Jésus a séjourné en Samarie, dans cette province qui est peuplée de mauvais Juifs parce qu'ils ont naguère mélangé au culte du Dieu Unique le culte de dieux étrangers. Mais il y a pire ! Jésus a engagé le dialogue avec une Samaritaine qui a collectionné les amants ! Mais il y a pire encore ! Il parle de Dieu comme d'un Père. Mais il y a pire enfin ! Jésus se permet de mettre en question le Temple de Jérusalem ! Là, trop c'est trop ! Ça ne passera pas, pas plus que ne passeront ses propos sur son Corps crucifié-ressuscité, ce Corps nouveau qui accomplit ce que le Temple figurait : la présence du Dieu Vivant. Les propos du Nazaréen sur le Temple de Jérusalem et sur son propre Corps, seront, lors de son procès, l'un des principaux chefs d'accusation (Mt 26, 62).


A l'heure de sa mort, le voile du Temple se déchire, de haut en bas (Mt 27, 51). Désormais, le sacré est déjoué : plus rien ne sépare l'humanité de la divinité. Le véritable Temple de Dieu, c'est désormais le Corps du Crucifié-Ressuscité. Les chrétiens, d’hier et d’aujourd’hui, disent le re-connaître dans l'humanité qui souffre et qui peine. Il n'y a plus pour eux de sacrifices d’animaux à offrir. Les encensements de la liturgie du Temple sont périmés. Comme le dit l'apôtre Paul, c'est aux chrétiens maintenant de répandre, par leurs actions, la véritable odeur du Christ. (2 Co 2, 15-16).

 
La juste colère de Jésus !


Quand le prophète de Galilée a-t-il chassé les marchands du Temple ? L'évangéliste Jean place l'incident quelque part au commencement du ministère de Jésus (Jn 2, 13-22). Selon Luc, c’est à la fin : le Nazaréen chasse les vendeurs juste après son entrée à Jérusalem, le jour des Rameaux (Lc 19, 45-46) ; il en va de même, à quelques détails près, chez Marc (Mc 11, 15- 19) et chez Matthieu (Mt 21, 12-17). Il importe peu, en fait, de savoir à quel moment précis de sa vie Jésus a chassé les marchands du Temple. Ce qu'il faut surtout de retenir, c'est que les quatre évangélistes rapportent l'événement. Il est donc fondamental, riche d’enseignements.


Que s'est-il passé concrètement ? Les seules sources dont nous disposons sont les quatre Évangiles. Le récit de Jean est le seul à parler d'un fouet. Celui de Luc rapporte seulement que Jésus « se mit à chasser les vendeurs » (Lc 19, 45), alors que dans les récits de Matthieu et de Marc, il y est dit que Jésus « culbuta les tables des changeurs, ainsi que les sièges des marchands de colombes » (Mt 21, 12 ; Mc 11, 15).


Revenons au récit de Jean. Il est, à son insu, à l'origine de l'interprétation d'un Jésus violent. Le texte dit pourtant avec précision : « Jésus trouva dans le Temple les vendeurs de bœufs, de brebis et de colombes et les changeurs assis. Se faisant un fouet de cordes, il les chassa tous du Temple, et les brebis et les bœufs; il répandit la monnaie des changeurs et renversa leurs tables, et aux vendeurs de colombes il dit : "Enlevez cela d'ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de commerce" » (Jn 2, 14-16).


Alors que la plupart des traductions de l'Évangile disent bien, comme ici la Bible de Jérusalem : « Se faisant un fouet de cordes, il les chassa tous du Temple, et les brebis et les bœufs », un autre propos est étrangement véhiculé, lequel s'entendrait ainsi : se faisant un fouet de cordes, il les chassa tous avec en plus leurs brebis et leurs bœufs. Soit « tous » se rapporte aux brebis et aux bœufs, comme l'affirment les grandes traductions, soit « tous » se rapporte aux marchands mentionnés dans la phrase précédente, et, dans ce cas-là, les brebis et les bœufs auraient reçu des coups de fouet après les marchands. Comment expliquer cette interprétation, du reste contredite par le texte grec de l'Évangile, puisque dans la phrase suivante, Jésus s'adresse aux vendeurs de colombes ? « Tous » ne peut donc pas se rapporter aux marchands.

 

En s'en prenant au commerce qui se tient dans le Temple, Jésus s'attaque au système sacrificiel, non au lieu de prière (Lc 19, 46 ; Jn 2, 16). Un précieux indice chez Marc abonde dans ce sens : « Et Jésus ne laissait personne transporter d'objet à travers le Temple » (Mc 11, 16). Un juif ne pouvait pas passer de l'esplanade au Temple proprement dit avec son bâton de pèlerin, ses sandales ou même sa besace. Aussi le mot « objet» se rapporte-t-il au matériel cultuel nécessaire aux sacrifices. Non seulement Jésus fait déguerpir les animaux, les marchands et tout leur fatras, mais il tente encore d'arrêter la marche du culte sacrificiel qui nécessitait, dans le Temple, divers objets, principalement des récipients.


L'affaire du Temple manifeste que Jésus met radicalement en question les sacrifices sanglants, et c'est pour ce faire qu'il en chasse les marchands. Ceux-ci étaient à leurs places pour qui acceptait les carnages rituels d'animaux. Pour Jésus, le Temple comme lieu de prière reste valable, il veut cependant l'en débarrasser des sacrifices. C'est parce que les marchands coopèrent au système sacrificiel que Jésus les chasse de l'esplanade du Temple.


Pour le prophète de Galilée, Dieu ne se laisse enfermer dans aucun rituel, en aucun cercle d'initiés, mais exige toujours le respect de l'Alliance, l'adhésion du cœur et de l'intelligence. Jésus n'a fait que reprendre les critiques des prophètes de l'Ancien testament contre le système sacrificiel pour manifester l'accomplissement des Écritures dans sa personne. Comment ne pas croire que Jésus a en tête, au moment de faire irruption dans le Temple, l'annonce faite par Malachie, quatre cent cinquante ans plus tôt : « Voici que je vais envoyer mon messager pour qu'il fraye un chemin devant moi. Et soudain il entrera dans son sanctuaire, le Seigneur que vous cherchez ( ... ). Il est comme le feu du fondeur et comme la lessive des blanchisseurs »    (Ml 3, 1-3) ?


En quoi le « vidage » de l'esplanade du Temple est-il une action typiquement non violente ? Tout d'abord, le Nazaréen dénonce un double scandale que tous acceptent : le Temple est transformé en repaire de brigands et les sacrifices qui s'y perpétuent n'ont plus leur raison d'être puisque Jésus se donne pour la vie de son peuple. Pour que celui-ci ouvre les yeux et cesse de coopérer avec ce qui est indigne du Temple, le Nazaréen décide de passer à l'action. Il prend l'initiative du conflit.


Selon Jean, le prophète de Galilée prend un fouet pour chasser brebis et bœufs. Aucun texte, strictement aucun, ne dit qu'il l'a utilisé pour frapper des marchands. Le fouet dont il se sert est l'instrument dont usent les marchands pour guider le bétail. Jésus l'utilise pour guider les bêtes vers la sortie ! Que font les marchands ? Ils courent après le bétail pour le récupérer. L’affolement devient général dans ce coin de l’esplanade. Jésus, continuant son chemin, voit un peu plus loin voit d’autres marchands. Mu par la même indignation, il renverse donc les tables des changeurs de monnaie, et il demande aux vendeurs de colombes d'enlever leurs oiseaux. Cela crée un vrai remue-ménage, mais nulle part il n'est question de violence physique contre tous ces commerçants, dans aucun texte de l’Évangile, absolument aucun !
 

jesus_chassant_les_marchands_du_temple.jpgPeinture de Leandro Bassano, musée de Lille, Jésus chassant les vendeurs du Temple

 

Jésus aurait violenté les marchands du Temple, ce qu’aucun texte de l’Évangile ne dit.


Jésus est seul à agir. Il a en face de lui des centaines de marchands, tous des trafiquants et des voleurs. Où se trouve la violence ? Dans l'attitude combative et risquée de Jésus, seul contre tous, ou plutôt dans l'état de fait des marchands qui exploitent la piété populaire, en connivence avec les prêtres ? Ne nous y trompons pas, la non-violence n'a jamais rien eu à voir avec la passivité ou la résignation, elle exige au contraire une force combative. « La non- violence, écrit Gandhi, suppose avant tout qu'on est capable de se battre  . » Jésus n'a pas peur d'être agressif en agissant dans le temple de Jérusalem. Cette agressivité est chez lui une puissance de combativité, non pas orientée vers la violence mais vers la justice.


L'agressivité a mauvaise presse de nos jours. Elle peut, certes, être riche en déviations plus ou moins morbides, mais pourrions-nous vivre sans agressivité, sans élan vital ? Comme le note fort justement E. Mounier : « L'agressivité est une forme normale de l'instinct, à la fois saine dans sa source, et dangereuse dans ses frénésies ou dans ses débordements. » La solution au problème n'est pas de refouler ou de défouler son agressivité, mais de l'orienter, en la contrôlant, vers des œuvres de justice.


Il est indéniable que Jésus s'est mis en colère lorsqu'il a opéré le « vidage» du Temple. Mais toute colère est-elle une démonstration de violence ? Certainement pas. Des théologiens, dont Thomas d'Aquin, aiment à distinguer la bonne colère, la juste colère de la mauvaise colère.


Une mauvaise colère se manifeste lorsque le coléreux ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Le plus souvent, il vocifère des propos haineux, qu'il accompagne parfois d'actes violents. Qui entre dans cette forme de colère perd alors la raison. Il fait alors n'importe quoi. Comme on dit familièrement : « Il est sorti de ses gonds ; il ne tourne plus rond. » La violence est alors au rendez-vous : injures, coups, blessures…


Une bonne colère - une colère juste - se manifeste tout autrement. L'acteur sait ce qu'il fait et pourquoi il le fait; il reste parfaitement maître de son agir, il ne déraisonne aucunement. Son indignation est si grande face à l'injustice, qu'il a non seulement le droit mais encore le devoir d'intervenir. Ce point est essentiel pour comprendre la signification et la portée d’une juste colère. Pour Thomas d'Aquin, il y a péché   quand, face à une injustice contre laquelle on ne peut plus rien, on n'entre pas dans une « bonne colère » pour signifier son indignation.


C'est ainsi que Jésus est intervenu dans l'affaire du Temple - passant d’une indignation extrême à une colère juste, en toute non-violence - alors que les commerçants, « voleurs et brigands », profitaient d’une violence institutionnelle dont le petit peuple était victime. Les prêtres, les scribes, les pharisiens et les marchands avaient refusé déjà d'entendre les paroles des prophètes de l'Ancien testament. Écœuré par cela, Jésus se devait d'agir d'une manière forte. Il a réalisé ce jour-là une action hautement symbolique pour inviter ses contemporains à ne plus coopérer avec le système sacrificiel qui dispense les hommes de convertir leur cœur et leur intelligence.


S'il existe dans l'Évangile une action de Jésus qui révèle pleinement la logique de l'action non-violente, avec pour point d’orgue une colère juste, c'est assurément celle qu'il a engagée contre les marchands du Temple de Jérusalem.

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Published by François Vaillant - dans vie de Jésus
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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 16:16

Les paraboles sont un genre littéraire qui a été très utilisé par Jésus pour enseigner ses disciples et les foules qui le suivaient. Elles se racontent en dehors des synagogues, celles-ci étant dédiées à la lecture et aux commentaires de la Thora, et en sont donc complémentaires. Elles ont l’avantage de circuler dans les milieux populaires et d’alimenter les veillées.


Mais faut-il pour autant les mettre avec les logions – les paroles de Jésus recueillies par son auditoire et qui auraient été mises bout à bout dans des premiers écrits – du côté de l’enseignement du Maître ? Il y aurait d’un côté cet enseignement et de l’autre côté les récits évangéliques qui sont des biographies de Jésus. En fait, les évangélistes placent ces paraboles en accompagnement des faits et gestes de Jésus, des évènements historiques. Elles en expliquent le sens.

 

yeshua_ben_yosef.jpgC’est ainsi que, à la veille de sa Passion, Jésus raconte des histoires pour rappeler l’attention aux signes qui marqueront l’avènement de la fin des Temps (le figuier desséché et autres malheurs apocalyptiques), la vigilance pour être présent au  Jour messianique du Fils de l’homme (le maître de la maison qui doit être là lorsque le cambrioleur essaie de percer les murs – lesquels murs étaient en argile – pour voler Mt 24, 42-44 et Lc 12, 39-40 ; le bon et le mauvais intendant qui gèrent les biens de leur maître en son absence Mt 24, 45-51 et Lc 12, 42-46 ; les vierges qui attendent l’époux et qui doivent avoir non seulement des lampes à huile, mais aussi une provision suffisante d’huile Mt 25, 1-13), et la nécessité de faire fructifier l’enseignement reçu du Maître jusqu’à son retour (la parabole des talents ou des mines * Mt 25, 14-30, Lc 19, 14-27, et des parallèles dans Marc : Mc 13, 34 et Mc 4, 25). On voit ainsi Jésus préparer les disciples à sa propre absence dans une perspective eschatologique : après des épreuves, il sera de nouveau avec eux.
* d’après la Bible de Jérusalem, la mine d’argent est peut-être la mine babylonienne qui pesait environ 505 gr ; à l’époque hellénistique et romaine, elle correspondait à cent drachmes. Le talent valait quant à lui 6000 drachmes.


Luc renforce la parabole des talents, déjà racontée par Matthieu, en y mêlant une histoire de roi. Le propriétaire qui s’absente (« un homme parti pour l’étranger » et qui laisse sa maison et ses biens à ses serviteurs, à chacun sa tâche ou avec des dépôts d’argent différents) devient « un homme de haute naissance » qui part « pour un pays lointain recevoir la royauté et s’en retourner » (Lc 19, 12). Mais le futur roi ne fait pas l’unanimité : « Or ses concitoyens le haïssaient, et ils envoyèrent une ambassade derrière lui, disant : « Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous ». De retour avec le titre de roi, il donne des villes à ses serviteurs qui ont fait fructifier les mines qu’il leur avait confiées, dépouille celui qui a conservé sa mine sans l'avoir mise à la banque pour avoir des intérêts, et fait «égorger » – devant lui – ses opposants ! Puis, toujours dans l'évangile de Luc, c'est l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, juché sur un ânon selon la prophétie messianique de Zacharie.

Cette histoire de roi n’était pas sans rappeler aux auditeurs de Jésus le voyage que fit Archélaüs à Rome en 4 av. J.-C., pour faire confirmer en sa faveur le testament de son père Hérode le Grand. Des Juifs l’y avaient suivi pour faire échouer sa démarche ! A la Pâque de l’an 4 (le 11 avril), Archélaüs avait réprimé une sédition à Jérusalem, puis il s’était rendu à Rome pour recevoir l’investiture de l’empereur Auguste. A la fin de l’an 4, Auguste confirme le testament d’Hérode, mais sans le titre de roi pour Archélaüs, lequel se retrouve seulement ethnarque de Judée et de Samarie, certes le gros morceau, mais les autres territoires vont à Hérode Antipas (tétrarque de Galilée et Pérée) et à Philippe (tétrarque de Gaulanitide, Batanée, Trachonitide et Auranitide ainsi que du district de Panéas en Iturée).


Le règne d’Archélaüs va être très court et se termine 2 ans plus tard en 6 ans ap. J.-C., les Romains voulant gérer directement avec un préfet la Samarie et la Judée à cause des troubles qui s’y produisent. En effet, lorsque le Romain Sabinus vint à Jérusalem pour faire l’inventaire des ressources du royaume d’Hérode le Grand (mort à Jéricho fin mars-début avril de l’an 4) une rébellion éclata avec la révolte de Judas le Galiléen et les prêches du pharisien Saddoq. Le général Varus pourchassa les rebelles et 2 000 d’entre eux furent crucifiés. Les Juifs se plaindront auprès des Romains de la cruauté et de la mauvaise gestion d’Archélaüs, lequel se retrouvera exilé à Vienne, en Gaule.


Par ces paraboles, on voit un Jésus militant qui prépare ses troupes et qui se montre particulièrement exigeant : la vigilance de tous les instants pour guetter son retour et la fructification de ce qu'il leur a enseigné comme un précieux dépôt. Mieux, cette histoire de roi n’exclut pas un règne sur terre sous l’égide du Fils de l’homme, lequel procèdera à un Jugement qui enverra sans hésitation les « opposants » à la Géhenne. Qui a dit que Jésus était un doux pasteur ?

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Published by Jean-Claude Barbier - dans vie de Jésus
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