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4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 08:43

par Hassan Aslafy, message au forum des unitariens francophones, le jeudi 3 décembre 2009. L'auteur est cofondateur de l'Association unitarienne-universaliste francophone (AUUF) et délégué de cette association auprès du Conseil des unitariens et universalsites français (CUUF). Ce texte a été également mis en ligne sur le site personnel de l'auteur.

En tant que musulman de "souche" et non converti, ayant reçu une éducation coranique,  mais par ailleurs d'ascendance chrétienne par ma mère, et donc quelques part naviguant entre deux mondes, j'ai vécu une relation ambivalente  avec l'Islam.

De plus j'ai grandi dans une cité, dans un environnement "beur" socialement tendu. J'ai découvert l'islamisme radical par le biais d'opuscules iraniens et saoudiens. J'ai voyagé et rencontré nombre de mouvements soufis au Moyen-Orient et en Afrique. J'ai essayé de vivre à fond l'engagement islamique jusqu'à côtoyer et fréquenter des djihadistes.
De toutes ces années et de toutes ces expériences je retiens quelques points qui nourrissent ma relation riche, distanciée et sereine avec cette religion magnétique et maternelle.

le piège mimétique

Une des particularité de l'Islam, dans sa formation anthropologique est d'avoir développé une "ouma" maternelle magnétique et normative intériorisée par tous les croyants, qui les inscrits d'office comme acteurs de la norme, imam chef de famille, imam social, imam intime. Chacun devient un membre osmotique et normatif de la communauté.

Cette matrice symbolique puissante s'impose de l'intérieur et assigne à tous les croyants une tension de self  et de social contrôle extraordinaire. Elle fonde l'unité forte d'un groupe et d'une communauté que matérialise l'alignement des pieds à la prière : aucun ne dépasse, chacun est égal à son homologue. Un croyant équivaut à un croyant. Le miroir des marbres de la mosquée renvoi  un reflet du "même", dupliqué, aligné dans les rangs impeccables. La communauté voit son image se réverbérer dans la coupole évidée. Tous les visages se fondent dans le sel de Sa Lumière.

L'infini déclinaison des arabesques rappelle le primat du Nom Divin et la dérision des noms humains. Les croyants sont les répliques vivantes des colonnes orantes alignées dans l'adoration muette de la transcendance.  La communauté prime sur l'individu. La communauté devient l'individu. Elle se loge dans l'intime du croyant avec une force exceptionnelle. Elle est tellement intime à lui-même qu'elle est lui-même. Qu'elle est plus que lui-même ...

Sans le réaliser, le croyant s'incorpore subrepticement une affectivité extraordinaire, un pathos martyrologique, une émotion mélodramatisée centrés sur l'oumma et la communauté des croyants. Tous les croyants sont ainsi matriciés dans la même fidélité sourcilleuse, radicale, commune et unitive.

C'est un constat facile à faire et éprouver. On est dedans, ou l'on y est pas. Quitter l'oumma c'est être traître à la communauté. C'est quitter la norme, c'est s'expulser de la matrice commune qui fonde la fraternité et la sororité universelle.

Ce qui est curieux, c'est que ce piège de la normativité mimétique et communautaire et cet effacement de la personne pour intégrer la figure idéalisée du Croyant soient si peu évoqués et mis en avant. Il sont occultés, laissant nombre de chercheurs et aspirants à la Lumière Islamo-Abrahamique dans l'identification communautaire et mimétique, dans la pénombre culpabilisée et régressive de la contrition et de la haine de soi.

l'islam change de l'intérieur

Il est curieux également de constater l'extraordinaire souci des prescriptions qui pèse sur l'environnement islamique. Interdit, légal, légitime, prescrit, et leurs variations en dégrés et gravités ...scandent les heures de certains, et même de nombre de croyants et les tenaillent de l'intérieur. J'ai rarement vu une telle obsession du pur et de l'impur.

Ainsi en est-il de la prière. Un acte orant exigeant imposé à un peuple nomade réfractaire, dont les poèmes chantent les victoires et les puissants. La salat lui impose de plier les genoux, de se prosterner. De plier l'échine cinq fois par jour pour honorer l'Invisible et le louer. Transférant ainsi l'ordre sauvage de la toute-puissance humaine vers la toute-puissance divine miséricordieuse et assortissant ce transfert de lois et de contraintes théologiques et juridiques.

Qelle est aujourd'hui l'actualité de cette prière prescrite ? L'aspirant peut-il la pratiquer de l'intérieur sans s'imposer le rituel traditionnel ? Peut-il l'assortir de méditations et d'ouvertures universalistes  ?

Ce type de question est presque un tabou religieux et spirituel. Se la poser est une quasi offense. D'emblée elle appelle le soupçon de l'hypocrisie. Un des plus graves de l'islam institutionnel.

Mais qu'en est-il dans la pratique ? Combien de musulmans, dès lors que se desserrent  l'étau social et l'emprise de la oumma, ne prient plus ? Ou plutôt prient autrement, dans la pratique de valeurs quotidiennes, dans une ferveur fraternelle et solidaire, dans des combats engagés pour la justice et la paix. Ils sont nombreux et de plus en plus nombreux, ce qui explique la crispation juridique et religieuse actuelle. D'autres pratiquent le zen, le yoga, et se sentent musulmans.

En fait l'islam change de l'intérieur. Les musulmans s'éveillent à ce à quoi les a appelé le Miséricordieux : devenir des êtres libres, capables de penser, de réfléchir, de se développer spirituellement librement. Ne pas sombrer dans les formes dévoyées de la Toute - Puissance et l'addiction mimétique et victimaire. La toute puissance peut-être aussi une spiritualité matricielle totalitaire, qui nous impose une figure idéalisée et normative du croyant qui nous enferme dans la haine et la mésestime de soi. Et donc dans la haine et la déshumanisation de l'autre.

islamité et liberté

Je crois à la nécessité de s'affranchir de l'emprise de la oumma et de la fraternité organique et excluante. Il faut quitter les rives de sa maternité aliénante. Sortir de la pression communautaire des validations et des prescriptions, pour advenir comme des sujets sociaux libres et des personnes qui singularisent leur relation au divin, en posant l'amour du prochain et du lointain, croyant ou non, comme une condition préalable de sa spiritualité.

Je crois que l'islam ne se limite pas aux prescriptions, aux normes traditionnelles, à l'osmose communautaire, mais qu'il est d'abord la fidélité à un appel de l'Infini en chacun de nous. Un appel à personnaliser, à intérioriser, en enrichir de notre inspiration et de notre chemin particulier. Un appel qui nous invite à quitter la matrice pour advenir comme des personnes aimantes et bienveillantes  dans l'incertitude fragile et divine de notre devenir partagé.

Dès lors l'islamité devient une richesse inépuisable, universelle dans son ouverture, capable de boire à toutes les fontaines de l'amour divin. A celles de l'Alhambra, de la Meskita de Cordoue ... mais elle s'abreuve également aux eaux du Gange, et aux sources spirituelles de toutes les terres saintes. Elle nous est intime, nous la portons comme une couronne intérieure, mais elle nous est étrangère, car elle appartient à l'Infini et nous ne saurions la contenir. Elle ne s'enferme pas dans le corset jaloux de celui qui croit la posséder.

Le message évangélique s'y réverbère :
le divin nous rend libre car il a donné à chacun un visage unique, et un visage unique, c'est la plus belle invitation à la liberté !

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