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8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 16:17

Entre basse et haute chrononologie pour les évangiles (IV).

La version des Actes dont nous disposons dans nos bibles s’arrête aux deux ans de captivité de Paul à Rome, en fait une résidence surveillée. " Quand nous fûmes entrés dans Rome, on permit à Paul de loger en son particulier avec le soldat qui le gardait " (Actes 28, 16). Version dite occidentale adoptée par la recension antiochienne et indiquée en note p. 1477 dans la Bible de Jérusalem : " Quand nous fûmes entrés à Rome, le centurion remit les prisonnier au stratopédarque. On permis alors à Paul de prendre un logement en dehors du camp (prétorien) ". C’est le régime de la "custodia militaris" : le prisonnier prend un logement à lui, mais il doit toujours avoir le bras droit lié par une chaîne au bras gauche d’un soldat qui le garde. Paul reçoit ainsi dans son logis les notables juifs de la ville et tous ceux qui désirent le visiter. " Paul demeura deux années entières dans le logis qu’il avait loué. Il recevait tous ceux qui venaient le trouver, proclamant le Royaume de Dieu et enseignant ce qui concerne le Seigneur Jésus-Christ avec plein assurance et sans obstacle " (28, 30).

Mais les Actes ne disent donc rien sur le dénouement de cette captivité "douce". Y eut-il procès ? Quid des projets de Paul pour une mission en Espagne ? Y eut-il une vague de persécution et une seconde captivité de Paul ; puis son martyre ? Paul ayant débarqué à Rome après l’hiver 61 passé à Malte après une tempête automne 60 ; ce qui fait 61-63 pour cette captivité. Et une rédaction lucanienne après 63 ... et avant la mort de Paul que Luc n’évoque pas est donc possible.


Mais qu’elle est la date de la mort de Paul. En juillet 64, l’incendie de Rome entraîne la persécution soudaine des chrétiens par Néron. Paul aurait-il alors été parmi les victimes. C’est probable, mais non certain car il est, ne l’oublions pas, citoyen romain. Si oui, les écrits lucaniens seraient à situer en 63 et avant juillet 64. En tout cas, la complaisance de Luc vis-à-vis des occupants Romains (voir sa présentation de Ponce Pilate, Sergius Paulus, Gallion, Festus, le centurion Julius, le gouverneur Félix, etc.) laisse supposer qu’il a écrit avant les persécutions, donc avant les tragiques évènements de juillet 64, et plus encore avant la répression romaine contre la rébellion juive (qu’il n’évoque d’ailleurs pas du tout dans les Actes). C'est entre autres le point de vue du Père Lagrange, fondateur de l'Ecole biblique de Jérusalem (son évangile de Luc a été mis en ligne). Considéré par la tradition et par l'exégèse comme un craignant Dieu issu de la gentillité, le médecin Luc est manifestement pro-romain ! 

Des exégètes s’appuient toutefois sur la version dite "occidentale", sus mentionnée, transmise par le Codex de Bèze (daté du Vè siècle). On y lit à la fin que Paul déclare " je fus contraint d'en appeler à César (…), afin que d'une mort je rachète ma vie " (Actes, 28,19 dans cette version).

Il s’agit du Codex Cantabrigiensis, dit "de Béze", qui a été traduit et publié récemment par Sylvie Chabert aux éditions l'Harmatan (son livre contient Luc et les Actes uniquement (voir son site perso). On a donné le nom de Théodore de Béze (collaborateur de Calvin au XVIème siècle) au codex Cantabrigiensis puisque c'est lui qui l'a récupéré à Lyon à Saint-Irénée (une petite église à Lyon) durant des troubles religieux. Il a par la suite légué le codex à l'université de Cambridge où il se trouve encore.

Or, pour l’historienne Marie-Françoise Baslez, professeur à Normale-Sup, et spécialiste d'histoire des religions orientales dans le monde gréco-romain. Paul serait mort non pas en 64, mais plus tard en 67-68 lors d’une seconde vague de persécution. Elle cite pour cela Eusèbe de Césarée (Chronique II, olympiade, p. 211 et p. 267), avec la mort de Paul entre juillet 67 et juin 68 ; puis Jérôme (De virus illustribus, 12), quand il présente la correspondance apocryphe de Paul et Sénèque : la mort de Sénèque (il se suicide en 65) est antérieure de deux ans à celle de Pierre et Paul ; enfin I Clément, 5,7 et 6,1, qui distingue clairement le martyre de l'apôtre et la persécution de 64.

Si Paul évoque ainsi sa mort dans les Actes, c'est parce que Luc est sûr qu'elle a eu lieu, mais le texte n’est pas limpide.
Et puis, s’agit-il d’un ajout ultérieur ? de la glose d’un copiste pour expliquer la décision prise alors par Paul ? ce qui expliquerait que les bibles usuelles ne l’ont pas. Ou bien est-ce tout simplement un problème de lecture d’un document en mauvais état ; le codex de Bèze est en effet très abîmé (autant la partie en grec que celle en latin) à partir du chapitre 23 des Actes et pratiquement impossible à restituer de l'aveu des chercheurs.

Si l’on adopte cette datation plus tardive, cela fait remonter Luc après 68. D’autres exégètes, s’appuyant sur la prophétie post eventu de la chute de Jérusalem, rejettent tous les évangiles synoptiques après 70.

Pour une chronologie longue, voir
François Laplanche : La crise de l'origine, sous-titre : La science catholique des évangiles et l'histoire au XXè siècle, chez Albin Michel.

Finalement, qu’est devenu Luc ? A-t-il péri dans les premières persécutions néroniennes de 64-65 ? Ce qui l’aurait empêché de publier ce qui aurait été pour nous une troisième partie avec la mort de Paul et de Pierre, la ruine du Temple, etc.

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8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 15:40

Entre basse et haute chronologie pour les évangiles (III)

Les deux textes lucaniens, l'évangile et les Actes des apôtres, ne formaient qu’un seul livre, puis ils furent séparés. Luc s’adresse au même Theophilos. Luc distingue la vie de Jésus, y compris ses apparitions, et la nouvelle page d’Histoire ouverte par l’ascension du Maître : " Le premier discours, je l’ai fait, ô Theophilos, sur tout ce que Iéshoua’ a commencé à faire et à enseigner, jusqu’au jour où, après avoir donné ses prescriptions par le souffle sacré aux envoyés ( = apôtres) qu’il a choisis, il a été enlevé " (Actes, 1, 1-2). Le récit commence par un rappel des apparitions et le récit de l’Ascension (dont Luc lui-même n’est pas témoin).


Certains accusent Luc d’être partisan de Paul, de nous donner une vision unilatérale, déséquilibré, des débuts du christianisme. Certes, mais Luc parle aussi de Pierre (le premier a avoir évangélisé les Samaritains, les Juifs de la Judée, et les païens de Césarée, à recevoir Paul à Jérusalem), de Barnabé (leader à Antioche et qui y introduit Paul). A noter aussi que Luc ne dira jamais que Paul était apôtre, laissant à celui-ci la seule responsabilité de se dire lui-même l’avorton des apôtres !

A l’époque des missions de Paul, où en sont les missions vers l’est, au-delà de Damas ? Paul s’y ait bien essayé durant trois ans et a échoué. De même, l’évangélisation d’Alexandrie et de l’Egypte, qui sera attribuée à Marc, donc après son séjour à Rome avec Pierre, semble plus tardif. Luc témoignage, en accompagnant Paul dans ses missions, du formidable développement de la voie chrétienne en Asie Mineure.

Bien bizarre et bien peu historique ce procès d’intention fait à Luc ! Et surtout bien ingrat car Luc, notamment avec ses Actes, nous donne des évènements qui sont PARFAITEMENT recoupés par l’histoire romaine. Que veut-on de plus ? mais il y a ainsi des calomnies que les perroquets colportent ...


Certains pensent que l’annonce par Jésus de la destruction de Jérusalem  (effectivement arrivée en 70 avec l’intervention des Romains contre l’insurrection juive de 66) est une prophétie post-eventus, mis dans les évangiles pour faire valoir le don de prophétie de Jésus. A ce compte, tous les évangélistes synoptiques sont coupables de fraude aux yeux des historiens d’aujourd’hui : Marc (13, 14-20), Mathieu (24, 15-22), Luc (21, 20-24 et 17, 31).


C’est " l’abomination de la désolation " (Daniel 9, 27, cité par Marc et Matthieu), qui entre "dans le lieu saint " (Daniel idem cité par Matthieu). Jérusalem est encerclé de campements (c’est donc une guerre) (Luc seul). " Que celui qui lit comprenne ! " (Mt, Mc), " sachez qu’est proche sa désolation ", celle de Jérusalem (Lc). Que ceux qui seront en Judée (et donc pas seulement les habitants de Jérusalem) fuient dans les montagnes, en laissant ses biens derrière lui, sans prendre le temps de descendre dans sa maison s’il est sur la terrasse, sans retourner en arrière (comme le fit la femme de Loth fuyant Sodome Gn 19, 26) pour reprendre son manteau s’il est au champ ; malheur aux femmes enceintes ou qui allaient. Il faut prier pour que cela n’arrive point en hiver car ce sera une grande "tribulation telle qu’il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde jusqu’à maintenant, et qu’il n’y en aura jamais plus"(Mt, Mc citant Dn 12, 1), " une grande détresse sur la terre et une colère contre ce peuple ", car ce sont " des jours de vengeance ", pour que soit accomplit " tout ce qui a été écrit " (Dt 32, 35 et Jr 25, 13). Fichtre !


Il y a quand même un épilogue heureux : " Et si le Seigneur (IHVH) n’avait abrégé ces jours, aucune chair n’aurait été sauve ; mais à cause des élus, il a abrégé ces jours " (Mc et Mt). " Et ils tomberont au fil de l’épée et ils seront emmenés captifs dans toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations jusque ce que soient accomplis les temps des nations " (Luc citant Za 12,3).


On voit aussi Jésus pleurer sur la ville. " Et quand il approcha, voyant la ville, il pleura sur elle en disant : " Si ce jour tu avais reconnu, toi aussi, le message de paix ! mais non ! il fut caché à tes yeux. Car des jours arriveront sur toi, et tes ennemis t’environneront de retranchements et t’encercleront et te presseront de toute part et t’écraseront, toi et tes enfants en toi, et ils ne laisseront pas pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le temps où tu fus visitée " (Luc 19, 41-44, avec en appui le psaume 136 – ou 137 selon les bibles). Seul Luc fait pleurer Jésus, mais Mt (24,2) et Mc (13, 2) confirment la destruction de la ville pierre sur pierre, repris d’ailleurs par Luc (21,6).


Jésus aurait également provoqué son auditoire en lui disant de détruire le Temple et que, lui, le reconstruirait en 3 jours ! ce qui lui fut vertement reproché lors de son procès.


En 66, les Juifs d’Alexandrie se soulèvent. Tibère Alexandre, alors préfet d’Egypte, en massacre plusieurs milliers. En été 66, à Jérusalem, Gessius Florus, qui a été procurateur (64-66) grâce à Poppée, l’épouse juive de Néron, fait crucifier des Juifs, mais un soulèvement l’oblige à quitter la ville. Les troubles embrasent tout le pays, y compris à Césarée même. En septembre 66, Cestius Gallus veut reprendre Jérusalem mais il subit de lourdes pertes et se retire. Un gouvernement insurrectionnel se met en place. Le Sanhédrin est dans le coup avec le fils de Gamaliel à sa tête. Eusèbe confirme ce que les synoptiques avaient prophétisé, à savoir l’exode d’une partie de la population : des notables et sans doute des chrétiens qui se réfugieront à Pella. Fin 66, début 67, Néron, lors de sa tournée en Grèce, désigne Vespasien et son propre fils Titus pour rétablir l’ordre en Palestine. Vespasien, à la tête de 60 000 hommes, reconquiert la Galilée et fait prisonnier Josèphe, le gouverneur insurrectionnel. Mais les zélotes de Jean de Gischala, rescapé des combats de Galilée et les Iduméens qui sont maîtres de Jérusalem continuent à résister en 67/68. Anan, le grand prêtre qui, en 62, avait fait lapider Jacques le frère du Seigneur, et les notables pro-romains sont massacrés. Les légions romaines de Vespasien tiennent la plaine maritime, la vallée du Jourdain et détruisent le site de Qumrân, mais Néron se suicide en juin 68 et Vespasien ajourne l’assaut contre Jérusalem car il est l’un des prétendants à la succession impériale. Les rebelles en profitent ; en 69, Simon Bargiora et les sicaires se maintiennent à Jérusalem, et dans les forteresses de l’intérieur, à l’Hérodion, à Massada et à Machéronte (mais perdent le reste de la Judée). En juillet 69, Tibère Alexandre (et avec lui la partie orientale de l’empire) se prononce en faveur de Vespasien, lequel règnera de 69 à 79. Il confie à Titus, le fils de Néron, le siège de Jérusalem. Peu après Pâque 70, ce dernier, secondé par Tibère Alexandre, investit la ville avec 4 légions. Prise du 3ème mur qu’avait construit Agrippa I (mais qu’il avait laissé inachevé à sa mort au printemps 44), puis du 2ème. La famine sévit. La forteresse de l’Antona est prise ; or elle surplombe le Temple. Le 29 août le parvis intérieur est pris et le Temple incendié ; en septembre c’est la chute de la Ville haute et du palais d’Hérode. Les habitants sont tués, vendus ou condamnés aux travaux publics. Lors du séjour de Titus en Syrie, de nombreux Juifs sont tués dans les jeux de gladiateurs. Flavius Joseph avancera le chiffre de 100 000 morts du côté des Juifs, mais c’est à diviser par 10 comme d’habituer avec les effectifs donnés par ce chroniqueur. En été 71, c’est le triomphe de Vespasien et Titus à Rome avec le mobilier cultuel du Temple, dont la ménorah. A cette occasion Simon Bargiora est exécuté et un arc de triomphe élevé à Titus. A Pâques 73, la dernière forteresse, celle de Massada, tombe à son tour.

Epiphane mentionne le retour à Jérusalem d’une partie des judéo-chrétiens. Le rabbi Eléazar rouvre la synagogue des Alexandrins (Juifs d’Alexandrie). En 80, le rabbi Johannan ben-Zakkaï, avec l’autorisation des Romains, fonde l’académie de Yabneh (Jamnia), qui est en quelque sorte le Sanhédrin en exil.


Alors cette prophétie ? Il semble bien qu’elle s’inscrit dans le scénario de l’avènement du Fils de l’homme. Jésus reprend à son compte de multiples prophéties antérieures : Is 29,3 et 37,33 ; Jr 52,4-5 ; Ez 4,1-3, 21, 27; Os 10,14 et 14,1 ; Na 3,10 et Ps 137,9 (citées par la Bible de Jérusalem, Paris 1956, édition du Cerf, p. 1380 note d). C’est donc un peu la bouteille à l’encre !

Certains soulignent l’ambiguïté des textes des synoptiques : rien de très précis aux yeux de l’historien mais des images d’Epinal. S’ils faisaient référence à l’évènement historique, ils serait plus précis ! Va-t-on savoir ...

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8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 15:17

Entre basse et haute chronologie des évangiles (II)

Parmi les documents dont Luc dit avoir eu connaissance, y avait-il également Marc ?

Les Actes des apôtres (12, 12) nous parlent d’un Jean (Iohanân) fils de Marie (Miriâm) qui est surnommé Marc (Marcos). Comme son nom l’indique, il s’agit d’un Juif puisque Jean est un nom sémite, qui s’est hellénisé car Marc est un nom romain. L’évangile de Marc est écrit en grec, même si c’est un grec rustique. Ce Marc est important puisque c’est chez lui, à Jérusalem, que se réunit la communauté chrétienne alors que la persécution fait rage (nous sommes en 43 ou 44, avant la Pâques; Jacques, le fils de Zébédée, vient d’être décapité ; Pierre a été mis en prison mais il vient de s’échapper). La tradition chrétienne précise qu’il est originaire de la Cyrénaïque (actuelle Libye) où une importante communauté juive hellénisée existe (Simon qui aida Jésus à porter le patibulum de son supplice vient également de là). Puis Marc accompagne Paul, Barnabé et Pierre à la mission jusqu'à Rome.


Il est présenté comme ayant été, à Rome, l’interprète de Pierre. Il en reçut l’enseignement et rédigea un évangile " Le second (Evangile) est celui de Marc qui l'a fait comme Pierre le lui avait indiqué " (Origène, cité par Eusèbe dans Histoire Ecclésiastique VI, 25). Autre traduction "qui l'a composé d'après les instructions de Pierre", pour ceux qui lisent le grec : hôs Petros huphêgêsato autôi.


Marc a-t-il commencé à écrire du vivant de Pierre ou bien a-t-il publié son évangile après la mort de ce dernier ? Selon Papias, c’est du vivant même de Pierre que Marc recueillit ses paroles "sans ordre" :
" Marc, qui était l'interprète, (ermêneutês en grec), de Pierre, écrivit avec exactitude, mais pourtant sans ordre, toutes les actions dont il se souvenait. Car il n'avait ni entendu, ni accompagné le Seigneur. Mais plus tard, comme j'ai dit, il accompagna Pierre qui donnait son enseignement selon les besoins, sans faire une synthèse des discours du Seigneur . Ainsi donc, Marc ne se trompait pas en écrivant ce dont il se souvenait. D'ailleurs il n'avait qu'un dessein : ne rien omettre de ce qu'il avait entendu, ne pas induire en erreur en ce qu'il rapportait. " (Papias dans son " Explication des discours du Seigneur ", cité par Eusèbe dans son Histoire Ecclésiastique III39,14-16 et II 15, 1-2)


Même son de cloche avec Clément d’Alexandrie " Celui (Evangile) selon Marc fut écrit dans les circonstances suivantes : Pierre ayant prêché la doctrine publiquement à Rome et ayant exposé l'Evangile par l'Esprit, ses auditeurs qui étaient nombreux, exhortent Marc, en tant qu'il l'avait accompagné depuis longtemps et qu'il se souvenait de ses paroles, à transcrire ce qu'il avait dit : il le fit et transcrit l'Evangile pour ceux qui le lui avaient demandé : ce que Pierre ayant appris, il ne fit rien par ses conseils, pour l'en empêcher ou pour l'y pousser " (citation de Clément d'Alexandrie par Eusèbe dans son Histoire Ecclésiastique, 6, 14, 6-7).


" Après la mort de ces derniers (Paul et Pierre), Marc, le disciple et l'interprète de Pierre, nous transmet lui aussi par écrit ce que prêchait Pierre " (Irénée Contre les Hérésies, 3, 1, 1) – à noter que là aussi Irénée amalgame les deux destins de Paul et de Pierre.
Dans son Contre Marcion, Tertullien évoque également Marc comme étant "interpres Petri" (Adversus Marcionem, 4, 5). Marc aurait donc écrit "les mémoires de Pierre".


Que Marc soit l’auteur de son évangile est non seulement attesté par la tradition chrétienne (importante à nos yeux, même si elle ne constitue pas une certitude absolue), mais aussi par le fait que cet évangile (de même que celui de Luc) ne soit pas attribué à un apôtre. En effet la tendance était alors à la pseudo épigraphie, l’auteur réel préférant se couvrir d’un nom prestigieux afin de mieux faire circuler son texte!


Mais à quelle date Marc finalisa-t-il son texte qui nous apparaît manifestement avoir été mis en ordre ! Avant ou après la mort de Pierre ? Lui-même n’évoque pas la mort de Pierre (il faudra attendre l’évangile de Jean pour en avoir écho), donc il a pu livrer son évangile avant les persécutions qui ont suivi l’incendie de Rome en juillet 64, où les chrétiens furent désignés comme boucs émissaires à la vindicte populaire par Néron et où Pierre fut peut-être / sans doute martyrisé. Quand Pierre est-il arrivé à Rome ? S’il est accompagné par Marc, c’est après 43/44 car Marc est alors à Jérusalem et Pierre à Antioche.


Marc aurait-il livré une première version déjà dans les années 50 ? Un papyrus de l'évangile selon Marc fut trouvé en 1955 dans la grotte 7 de Qumrân, publié sans identification en 1962 et identifié par le papyrologue espagnol José O'Callaghan en 1972 (7Q5 = Marc 6, 52-53). Or, au regard des paléographes, il est daté vers 50 ap. J.-C. au plus tard ! Il viendrait alors assurément avant la rédaction de Luc laquelle est postérieure à l’arrivée de Paul à Rome (en 61).


On peut lire sur ce sujet : Qumrân et les Evangiles, par Carsten Peter Thiede ; Martine Huguet, édité par F.-X. de Guibert, 1994 (livre dans lequel les photos du Q5 sont reproduite). A noter que l’Allemand Carsten Peter Thiede est partisan d'une datation précoce des évangiles et pas seulement de Marc. Dans son livre célèbre Témoin De Jésus - Le Papyrus D'oxford et l'origine des évangiles, il date Matthieu du tout début des années 60.


S’il faut attendre la mort de Pierre (mais pour quelle raison puisqu’il s’agit de catéchuménat ?), c’est alors après 64 (si Pierre est mort lors des persécutions déclenchées par Néron) ou plus tard.


La tradition synoptique met Matthieu en premier, mais c’est alors en souvenir du Matthieu araméen et non de l’actuelle version grecque que nous connaissons, puis vient Marc, enfin Luc. Pour l’instant rien ne vient déroger cet ordre sinon les linguistes qui multiplient les proto évangiles (mais dont on a pas retrouvé trace !) et les emprunts en tous sens, de filiation ou de réciprocité – de quoi donner le torticolis ! Je fais ici allusion, entres autres aux schémas proposés par les tenants de la source "Quelle" et en particulier à celui proposé par P. Benoît et M.–E. Boismard.

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8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 14:23

"Entre haute et basse chronologie pour les évangiles", note de Jean-Claude Barbier à partir des contributions de Thierry Moralès et de Michel Luciani au sein du groupe Yahoo "Unitariens francophones" (débat sur la datation des évangiles fin septembre – début octobre 2009) :

I – les documents antérieurs à Luc : le Matthieu araméen
II - et l’évangile de Marc

III – la fin du Temple de Jérusalem

IV – les écrits lucaniens : évangile et Actes, comment les dater ? 

V- le Matthieu grec

VI – les "Jean" de l’école d’Ephèse


Selon les annexes chronologiques des bibles et les auteurs qui font référence aux travaux des historiens et des exégètes, on obtient des dates parfois très variables pour la rédaction des textes du Nouveau testament. Notre débat a permis un premier éclairage, a rappelé les témoignages des Pères de l’Eglise et de la Tradition (à ne pas écarter à priori !), a calé les textes d’après les évènements historiques qu’ils évoquent ou non, a émis des hypothèses. Il reste bien entendu de nombreuses interrogations … et puis des options qui sont de l’ordre de l’appréciation des uns et des autres.


I - Les documents antérieurs à Luc


Le point de départ est le prologue lucanien (Lc 1, 1-4) qui témoigne de l’existence de documents antérieurs lorsque, lui, commence à écrire son évangile : " Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des évènements accomplis parmi nous, d’après que nous ont transmis ceux qui devinrent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, il m’a paru bon, à moi aussi, qui m’étais informé avec précision de tout depuis les origines, de t’en écrire avec ordre, illustre Théophile (Theophilos), afin que tu te rendes bien compte de la solidité des paroles que tu as reçues ".


Luc est médecin, dispose donc d’un niveau de formation consistant. Il est sans doute juif lui-même car il a pu enquêter dans le milieu. Il fait partie d’une élite intellectuelle hellénisée. Il a écrit son texte directement en grec et son usage de la langue grecque est meilleur que celui de Marc (plus rustique) et comporte moins de sémitismes que celui de Matthieu. Il appartient à la seconde génération, de ceux qui n’ont pas connu Jésus : il transmet après enquête. Il écrit "avec ordre", avec des évènements disposés selon une chronologie. Il a vécu dans le sillage de Paul et rend compte de tous ses déplacements dans les Actes.


Quels sont ces documents antérieurs dont Luc eut connaissance (peut-être à Césarée) ?


Des logia, à savoir une liste de paroles prononcées par Jésus, présentées sans ordre chronologique ? "Matthieu réunit en hébreu les logia de Jésus et chacun les interpréta comme il le put." (Papias cités par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique III-39). C’est ce que reprend l’hypothèse de la source Quelle (dite tout court "Q") : des propos de Jésus mis par écrit et dont se seraient inspirés les évangélistes synoptiques, Matthieu, Marc et Luc, soit directement soit en se copiant. Selon cette même hypothèse, c’est cette même liste qui ressort au niveau de l’évangile de Thomas (début du IIème siècle) – ce qui sous-entend que le mouvement chrétien gnostique, daté de la fin du 1er siècle et du IIème, serait plus précoce !


Revanche posthume d’un courant gnostique dont les écrits furent écartés par les Pères de l’Eglise et maintenus dans la littérature grise que sont les "apocryphes". Mais n’est-ce pas faire la part belle à un courant dont l’émergence est contemporaine à l’évangile de Jean ?


Ces paroles de Jésus furent-elles écrites de son vivant même ? Vu le profil du publicain Lévy-Matthieu, ce n’est pas impossible.
Mais Luc ne nous parle pas d’une simple liste de paroles mais bel et bien de récits des évènements qui se sont accomplis, ce que sont effectivement les évangiles que nous connaissons. En plus plusieurs auteurs, dit-il, s’y seraient déjà mis !


Nous en connaissons au moins un de ces auteurs, à savoir Matthieu, le Lévy de l’évangile. Un Matthieu araméen ou encore hébraïque est attesté par les Pères de l’Eglise : "Matthieu aurait évangélisé les juifs et, avant de se rendre chez d'autres peuples, il consigna par écrit son évangile dans sa langue maternelle."  (Eusèbe dans Histoire Ecclésiastique III, 24,6). Matthieu est ce publicain juif qui reçoit chez lui Jésus. Il est donc propriétaire d’une maison sans doute de notable vue sa fonction ; il est suffisamment aisé pour inviter à manger Jésus et sa cohorte. Il sait compter puisqu’il perçoit les impôts dus à César – et donc sans doute écrire ! C’est un témoin direct. Par ailleurs, son évangile est effectivement celui d’un comptable : les paraboles de Jésus mettent en avant le rôle d'intendants – honnêtes, malhonnêtes, malins, etc. - et on n’hésite pas à compter les deniers et les heures de travail !


Irénée évoque lui aussi cet évangile pré-lucanien " Matthieu publia chez les Hébreux, dans leur propre langue, une forme écrite d'évangile, à l'époque où Pierre et Paul évangélisaient Rome et y fondaient l'Eglise." (Irénée, Contre les Hérésies, 3, 1, 1). Il nous propose en plus une période : Pierre et Paul sont alors à Rome. Pierre serait arrivé à Rome le premier, mais pour Paul, cela reporte à 59 ce qui semble bien tardif. L'épître aux Romains est datée de l'an 58-59. Irénée aurait-il amalgamé Pierre et Paul dans un même effort commun d’évangélisation comme le fit par la suite la tradition chrétienne qui aime réunir les deux figures ?


Suétone évoque la présence chrétienne à Rome "Comme les juifs ne cessaient de troubler la cité sur l'instigation d'un certain Christos, il (Claude) les chassa de Rome" (Vie de Claude, XXV, 11) ? Les premiers chrétiens restent encore considérés comme Juifs par les Romains. Le terme de chrétien, disciple d’un certain Christos, apparaît à Antioche dans les années 50. Ce texte de Suétone témoignerait de la présence de la nouvelle voie à Rome dans les années 41 à 54. Est-ce donc aussi la période de rédaction du Matthieu araméen ?


Les Actes des apôtres témoignent de cette répression à Rome : Paul trouve à Corinthe un juif de la diaspora nommé Akylas, originaire du Pont, avec sa femme Priscilla. Ils viennent d’Italie " parce que Claudius avait ordonné à tous les Iehoudîm (= Juifs) de s’éloigner de Rome " (Actes 18, 2).


Certes "christ" est un nom général, messianique, qui désigne un oint, un élu, et ce n’est donc pas forcément Jésus-Christ. Pour Etienne Nodet (Aux origines du christianisme, folio histoire, p. 243) "christianus désignait à l'origine les agitations juives messianisantes sous l'empereur Caligula, surtout lorsqu'il ordonna d’ériger sa statue au Temple de Jérusalem, en 39. On en a des traces à Alexandrie et à Rome, sans aucun lien avec Jésus". Mais en dehors des baptistes (disciples de Jean-le-Baptiste), du mouvement de Jésus (les Nazôréens à Jérusalem, les chrétiens à Antioche) et bien entendu des zélotes, on ne voit pas trop bien quels ont pu être ces agitateurs "messianiques". Restons en donc à ce qui est dûment nommé dans les textes !


Quoiqu’il en soit, ce premier Matthieu est lu par la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem puisque celle-ci l’emmène avec elle dans son exil à Pella en 135, lorsque l’empereur Hadrien expulse les Juifs de la ville de Jérusalem. Cette communauté est désignée par Epiphane de la même dénomination qui lui fut donnée lors de sa formation après la mort / résurrection de Jésus : les Nazôréens (les "sauvés"). Mais alors il la considère comme une secte judaïsante car elle n’a pas rompu d’avec les pratiques du judaïsme (comme le sabbat, la circoncision, etc.) !

Parmi eux, ou à côté, et alors que les Nazôréens lisent tous les textes du Nouveau testament y compris le Prologue de Jean (et adhèrent donc à l’existence avant tous les siècles du Fils de l’homme), les Ebionites semblent se limiter au seul Matthieu araméen ou à un évangile de leur cru qui lui est parallèle, l’Evangile des Ebionites. En fait, ceux ci semblent avoir un évangile "selon Matthieu" et un évangile "selon les Hébreux" qui ne seraient pas forcément tout à fait le même, et dont les bribes rassemblées par Epiphane sont regroupées sous le titre de l’évangile des Ebionites (selon P. Benoît et M-E. Boismard, Synopse des quatre évangiles, 2001, Paris, éditions du Cerf, p. X). Aile radicale du judéo-christianisme, les Ebionites rejettent catégoriquement les épîtres de Paul et son action missionnaire en faveur des païens, contrairement aux Nazôrens proprement dit. Ils vont donc à l’encontre de l’accord scellé à Jérusalem en 48/49 sous la houlette de Jacques, le frère de Jésus.


Attention ! Ce Matthieu araméen n’a pas été retrouvé. Il fut ensuite traduit en grec et sans doute remanié, complété, etc., donc à une date plus tardive. Nous aurons donc à en reparler dans sa version grecque, celle que nous connaissons.

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 08:55

par Louis Cornu


Selon Papias d’Héliopolis, comme Polycarpe de Smyrne (le Maître d’Irénée de Lyon) contemporain des derniers témoins survivants de Jésus, à la fin du 1er siècle, Pierre avait comme interprète-secrétaire à Rome ; Marc, l’auteur du deuxième évangile, qui de ce fait, avait fidèlement recueilli ses souvenirs. Notre Marc devait naturellement contenir le témoignage de Pierre sur l’apparition du chapitre 21 de Jean et sur celles que Paul énumère dans sa première épître aux Corinthiens.


Malheureusement, notre Marc canonique est un texte tronqué (en 16, 8) pour la raison qu’explique Clément d’Alexandrie (150-215) dans sa lettre à Théodore. Clément disposait d’un évangile complet de Marc, mais il estimait que ce texte ne devait pas être mis dans toutes les mains, car des hérétiques y trouvaient la justification de leur pensée. Il est donc pratiquement évident que c’est dans les récits d’apparitions dont notre Marc a été expurgé, que le Marc complet et secret de Clément était sulfureux.


icône de Clément d'Alexandrie

C’est justement par des écrits hérétiques gnostiques que nous détenons sur Jésus et son entourage des informations surprenantes. On y apprend que Pierre et d’autres disciples n’appréciait guère l’attitude de Jésus à l’égard de Marie de Magdala : d’une part il la considérait comme une disciple accomplie, une confidente comprenant sa pensée mieux que quiconque … d’autre part, elle était sa compagne très aimée. Alors qu’au regard de "l’Histoire sainte" de Jésus, cela paraît incongru et ne trouve pas sa place dans sa "vie publique", et pas davantage dans sa vie privée antérieure (puisqu’alors Pierre et Jésus ne se connaissaient pas). Les scènes évoquées ci-dessus devraient logiquement être supposées postérieures à la "Résurrection", au temps des "apparitions".


Paradoxe des écrits gnostiques qui verraient leur authenticité historienne suggérée par les évangiles, en raison même du silence de Marc, avec l’explication qu’en donne Clément d’Alexandrie.


Ndlr – Voici ce que dit la Bible de Jérusalem (1956, note f, p. 1350) sur l’actuelle finale de Marc

La "finale de Marc", vv. 9-20, fait partie des Ecritures inspirées ; elle est tenue pour canonique. Cela ne signifie pas nécessairement qu’elle ait été rédigée par Marc. En fait, son appartenance à la rédaction du second évangile est mise en question.


Les difficultés proviennent d’abord de la traduction manuscrite. Plusieurs manuscrit, dont Vat. Et Sin., omettent la finale actuelle. Au lieu de la finale ordinaire, un [autre] manuscrit donne une finale plus courte qui continue le verset 8 [de cette façon] : "Elles [Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé] racontèrent brièvement aux compagnons de Pierre ce qui leur avait été annoncé. Ensuite Jésus lui-même fit porter par eux, de l’orient jusqu’au couchant, le message sacré et incorruptible du salut éternel". Quatre manuscrits donnent à la suite les deux finales, la courte et la longue [l’actuelle]. Enfin, un des manuscrits qui donne la finale longue intercale entre le v. 14 et le v. 15 le morceau suivant :

"Et ceux-ci alléguèrent pour leur défense : ’Ce siècle d’iniquité et d’incrédulité est sous la domination de Satan, qui ne permet pas que ce qui est sous le joug des esprits impurs conçoive la vérité et la puissance de Dieu ; révèle donc dès maintenant ta justice.’ C’est ce qu’ils disaient au Christ et le Christ leur répondit : ‘le terme des années du pouvoir de Satan est comble ; et cependant d’autres choses terribles sont proches. Et j’ai été livré à la mort pour ceux qui ont péché, afin qu’ils se convertissent à la vérité et qu’ils ne pêchent plus, afin qu’ils héritent de la gloire de justice spirituelle et incorruptible qui est dans le ciel …’ "


La tradition patristique témoigne de même d’un certain flottement.


Par ailleurs on a peine à admettre que le second évangile dans sa première rédaction s’arrêtait brusquement au verset 8 [les femmes ont peur après avoir rencontré un ange qui leur a dit que Jésus était ressuscité et qu’il les précède en Galilée]. D’où la supposition que la finale primitive a disparu pour une cause inconnue de nous et que la finale actuelle a été rédigée pour combler la lacune. Elle se présente comme un résumé sommaire des apparitions du Christ ressuscité, dont la rédaction est sensiblement différente de la manière habituelle de Marc, concrète et pittoresque.


Toutefois, la finale actuelle a été connue dès le IIème siècle par Tatien et saint Irénée et elle a trouvé place dans l’immense majorité des manuscrits grecs et autres. Si l’on ne peut prouver qu’elle a eu Marc pour auteur, il reste qu’elle constitue, selon le mot de Swete, "une authentique relique de la première génération chrétienne".

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 03:50

par Louis Cornu


Dans Adversus Haereses, au chap. 22 du livre II, Irénée combat des "hérétiques" qui s’appuyaient sur Lc 4, 19 (où Jésus souligne l’actualité d’Isaïe 61,2) pour en déduire "qu’il a souffert le douzième mois, en sorte qu’il n’a prêché qu’une seule année après son baptême" (22, 1).

Irénée commence par faire une analyse critique du texte d’Isaïe et en propose une saine interprétation (22, 2). Il en vient ensuite à préciser la durée réelle de la vie enseignante de Jésus, après son baptême public par Jean dans le Jourdain. Il fait référence aux trois Pâques signalées par Jean et apporte ainsi la preuve d’une durée de vie enseignante supérieure à une année (22, 3).

C’est à cette caractéristique d’enseignement qu’Irénée s’attache ensuite. Comme base de son argumentation, il prend Lc 3, 23, qu’il formule ainsi : "Jésus commençait sa trentième année lorsqu’il vint au baptême" (22, 5) et il affirme que, pour enseigner "en maître parfait", Jésus devait atteindre la quarantaine, voire la cinquantaine. Se référant alors à l’Evangile et à une tradition apostolique ("Jean et les autres apôtres"), il déclare : "c’est précisément cet âge-là qu’avait notre Seigneur lorsqu’il enseigna" avant de mourir" (22, 4 et 5)

Sa référence à l’Evangile est manifestement Jn 8, 57 ("
Les Juifs lui dirent alors : "Tu n'as pas cinquante ans et tu as vu Abraham !"), qui sans être explicite, vaut essentiellement parce qu’elle confirme la tradition apostolique orale (22, 6). Celle ci, qui émanait de "Jean, le disciple du Seigneur" et des autres apôtres, est demeurée vivante jusqu’à la fin du siècle, jusqu’au temps de Trajan (98-117). Elle a été reçue et transmise par les Anciens (les presbytres) contemporains des derniers témoins oculaires de Jésus. Cette génération de presbytres ne s’est éteinte qu’au milieu du siècle suivant : Polycarpe de Smyrne (69-155), le maître d’Irénée de Lyon (v. 130-202) en faisait partie ; il avait connu Jean, disciple du Seigneur … Par Polycarpe, Irénée (originaire de Smyrne) en était très proche.

L’objectif d’Irénée relevait du domaine doctrinal ; il s’agissait d’exégèse biblique : la relation d’Isaïe 61, 2 avec la christologie. Selon lui, cette exégèse se devait d’être conforme à la vérité historique : on ne pouvait affirmer que Jésus n’avait enseigné que pendant une année parce que c’était historiquement inexact. Ainsi, sans chercher à établir les bases d’une biographie de Jésus, Irénée est conduit à mettre en évidence les seuls éléments historiques utiles de son argumentation qui entendait uniquement apporter la preuve que la vie enseignante de Jésus avait duré plus d’un an. Il conclut donc en ces termes : "Jamais le temps écoulé entre la trentième et la cinquantième année n’équivaudra à une année" (22, 6).

Né en Asie Mineure, Irénée fut le disciple de Polycarpe. Il vint en Gaule et prit la succession de Photin vers 177 à la tête de l'évêché de Lyon. Il fut le premier grand auteur ecclésiastique d'Occident et à l'origine d'un grand mouvement d'évangélisation de la Gaule. Voir une magnifique icône de lui, fabriquée à l'Atelier Saint André, en vente sur le site de l'Atelier.

En cours d’argumentation, il a donné, sur la vie de Jésus, trois informations :

1 – Jésus avait près de 50 ans lorsqu’il fut crucifié.

2 – Il était venu au baptême vingt ans plus tôt, à près de trente ans.

3 – Il avait enseigné de sa trentième à sa cinquantième années.


Iréné ne précise pas comment la tradition apostolique, à laquelle il se réfère, s’accorde avec Lc 3, 1-3. Manifestement, il n’y voit aucune contradiction : pour lui, l’événement daté de "la quinzième année de Tibère" (l’an 28/29), ce n’est pas le baptême de Jésus, c’est la sortie du désert de Jean – ("la parole de Dieu fut adressée à Jean") – pour commencer dans l’urgence, une campagne de baptême … alors que, depuis longtemps, il était adepte du même baptême, en privé.


Sans doute faut-il souligner que le développement christologique sur la sanctification de Jésus de tous les âges de la vie humaine, qu’Irénée expose en 22, 4, relève de sa mystique personnelle et n’ajoute ni n’enlève rien à son argumentation historienne, fondée essentiellement sur une tradition apostolique orale, concordant avec les textes des évangiles.


extraits du texte d'Irénée de Lyon :


[Après avoir évoqué les trois Pâques de Jésus, Irénée poursuit en 22, 4]
"Au surplus, s’il n’avait que trente ans lorsqu’il vint au baptême, il avait l’âge parfait d’un maître lorsque, par la suite, il vint à Jérusalem, de telle sorte qu’il pouvait à bon droit s’entendre appeler maître par tous : car il n’était pas autre chose que ce qu’il paraissait, comme le disent les docètes, mais, ce qu’il était, il le paraissait aussi. Etant donc maître, il avait aussi l’âge d’un maître. Il n’a ni rejeté ni dépassé l’humaine condition et n’a pas aboli en sa personne la loi du genre humain, mais il a sanctifié tous les âges par la ressemblance que nous avons eu avec lui. C’est, en effet, tous les hommes, dis-je, qui par lui renaissent en Dieu : nouveaux-nés, enfants, adolescents, jeunes hommes, hommes d’âge. C’est pourquoi il est passé par tous les âges de la vie.


[…] Puis, il évoque en 22, 5 " la période la plus nécessaire et la plus honorable et de sa vie, je veux dire celle de l’âge avancé, pendant laquelle il a été le guide de tous par son enseignement. Car comment aurait-il eu des disciples, s’il n’avait pas enseigné ? Et comment aurait-il pu enseigner s’il n’avait pas eu l’âge d’un maître ? Quand il vint au baptême, il n’avait point encore accompli sa trentième année, mais était au début de celle-ci. Luc indique en effet l’âge du Seigneur en ces termes : "Jésus commençait sa trentième année", lorsqu’il vint au baptême. S’il a prêché pendant une seule année à partir de son baptême [ce que prétendent les "hérétiques" qu’Irénée combat], il a souffert sa Passion à trente ans accomplis, alors qu’il était encore un homme jeune et n’avait point encore atteint un âge avancé. Car tout le monde en conviendra, l’âge de trente ans est celui d’un homme encore jeune, et cette jeunesse s’étend jusqu’à la quarantième année : ce n’est qu’à partir de la quarantième, voire de la cinquantième année qu’on descend vers la vieillesse.

C’est précisément cet âge là qu’avait notre Seigneur lorsqu’il enseigna : l’Evangile l’atteste, et tous les presbytres d’Asie qui ont été en relations avec Jean, le disciple du Seigneur, attestent eux aussi que Jean leur transmit la même tradition, car celui-ci demeura avec eux jusqu’aux temps de Trajan. Certains de ces presbytres n’ont pas vu Jean seulement, mais aussi d’autres apôtres, et ils les ont entendus rapporter la même chose et ils attestent le fait. Qui croire de préférence ? Des hommes tels que les presbytres, ou un Ptolémée [l’hérétique qu’Irénée dénonce], qui n’a jamais vu d’apôtres et qui, fût-ce en songe, n’a jamais suivi les traces d’aucun d’entre eux ?


22, 6
Il n’est pas jusqu’aux Juifs disputant alors avec le Seigneur Jésus-Christ qui n’aient clairement indiqué la même chose. Quand en effet le Seigneur leur dit : "Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon jour ; il l’a vu, et il s’est réjoui", ils lui répondent : "Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham ?". Une telle parole s’adresse normalement à un homme qui a dépassé la quarantaine et qui, sans avoir encore atteint la cinquantaine, n’en est cependant plus très loin. Par contre, à un homme qui n’aurait eu que trente ans, on aurait dit "Tu n’as pas encore quarante ans".

Car, s’ils voulaient le convaincre de mensonge, ils devaient se garder d’outrepasser de beaucoup l’âge qu’on lui voyait : ils donnaient donc un âge approximatif, soit qu’ils aient connu son âge véritable par les registres du recensement, soit qu’ils aient conjecturé son âge en voyant qu’il devait avoir plus de quarante ans et, en tout cas sûrement pas trente ans. Car il eut été tout à fait déraisonnable de leur part d’ajouter mensongèrement vingt ans, alors qu’ils voulaient prouver qu’il était postérieur à l’époque d’Abraham. Ils disaient ce qu’ils voyaient, et celui qu’ils voyaient n’était pas apparence, mais vérité.


Le Seigneur n’était donc pas beaucoup éloigné de la cinquantaine, et c’est pour cela que les Juifs pouvaient lui dire : "Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham ? ". Concluons-en que le Seigneur n’a pas prêché pendant une année seulement et qu’il n’a pas souffert sa Passion le douzième mois [comme le présentent les hérétiques en question]. Car jamais le temps écoulé de la trentième à la cinquantième année "n’équivaudra à une année".


ndlr - Si Jésus meurt vers 45 ans en l'an 30, il serait alors né vers 15 av. J.-C. ; le consensus actuel des historiens propose vers -6 -7 sur la base des évangiles de l'enfance et des recensements romains.

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