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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 16:40

francois_vaillant.jpg"La colère de Jésus contre les marchands du Temple", par François VAILLANT,  Philosophe et théologien, auteur notamment de La non-violence, essai de morale fondamentale, Paris, Le Cerf, 1990 ; La non-violence dans l’Évangile, Paris, Éditions ouvrières, 1991, article publié dans le n° 158 de la revue Alternatives non-violentes sur le thème "La colère, qu'en faire ?", et reproduit ici avec l'autorisation de la revue. 


L’image d’un Jésus violent en train de chasser les marchands du Temple de Jérusalem est ancrée dans l’inconscient collectif. Elle a servi pendant des siècles à légitimer «  la bonne violence », comme s’il pouvait exister une violence qui soit bonne ! Il en va tout différemment si l’on prend soin de lire les quatre évangiles. La colère de Jésus au Temple résulte d’une forte indignation et aucun texte ne parle de coups portés sur des marchands ni de propos blessants. Nous sommes au contraire en présence d’une action typiquement non-violente, où la colère apparaît comme courageuse et juste.


Le Temple de Jérusalem est au centre de la vie religieuse du peuple d'Israël. L'occupant romain laisse les Juifs gérer eux-mêmes ce haut lieu de prière, devenu aussi un lieu de commerce. Jésus est allé plusieurs fois au temple de Jérusalem et il a observé ce qui s'y passe (Lc 2, 41 s ; Jn 2, 13 s ; 5, 1 ; 7, 14).


Chrétiens ou non, nous avons en tête l'image de Jésus qui chasse les marchands du Temple. Et le plus souvent, nous associons à cette action un déchaînement de violence qui démontrerait à coup sûr que le Nazaréen n'a pas toujours été non violent. Il a pris un fouet et il aurait frappé les marchands. Si notre imaginaire véhicule de la violence dans le « vidage» du Temple, il faut peut-être s'en prendre à d'anciens tableaux religieux qui ont su graver dans l'inconscient collectif une scène non conforme aux textes de l'Évangile. La véritable affaire du Temple nous intéresse, non seulement parce qu’elle campe un Jésus en colère mais aussi parce nous y voyons à l'œuvre le principe de non-coopération qui se trouve à la base de la logique d’action non violente.


Une loi ou une institution n'a de pouvoir que si coopèrent avec elle ceux auxquels elle s'adresse. À partir du moment où les hommes refusent de collaborer avec la loi ou l'institution qui les concerne, parce qu'ils la considèrent injuste, ceux qui en profitaient voient se tarir la source de leur pouvoir. Le principe de non-coopération a été élaboré par Gandhi. Il aimait à préciser: « Pour obtenir réparation de l'injustice, nous devons refuser d'attendre que le coupable ait pris conscience de son iniquité. Il ne faut pas que, de peur de souffrir nous-mêmes ou d'en voir souffrir d'autres, nous restions complices. Au contraire, il faut combattre le mal en cessant d'apporter notre concours au malfaiteur d'une manière directe ou indirecte . »

Jésus n'a pas voulu être complice de ce qui se passait au Temple de Jérusalem. Il est passé de l’indignation à une juste colère, rompant ainsi courageusement le lourd silence de ses contemporains.


Notre véritable tentation face à une injustice est de ne rien dire et de ne rien faire, de peur d'avoir des ennuis. Jésus a refusé une collaboration de ce genre avec les marchands, pourtant installés légalement dans l'enceinte du Temple.


Comprendre le contexte


Comment Jésus perçoit-il le Temple de Jérusalem ? Ce monument, magnifiquement reconstruit par Hérode le Grand, se dresse au milieu d'une grande esplanade fermée par une enceinte. Dans le Saint-des-Saints, qu'un rideau sépare du reste du bâtiment, le grand prêtre pénètre une fois par an. Là, avaient été déposées, avant l'Exil, les Tables de la Loi, transmises par Moïse.


Dans le Temple, en face du Saint-des-Saints, il y a un gigantesque autel de pierre, de vingt-cinq mètres de côté. C'est ici que les prêtres immolent taureaux, génisses, agneaux, colombes et tourtereaux. Le sanctuaire proprement dit est entouré de l'esplanade. Elle fait partie du Temple. Cette esplanade, appelée encore « parvis des païens », est de fait une grande place publique entourée de colonnes. Des centaines de marchands s'y tiennent, surtout les jours de fête où affluent les pèlerins. C'est là que les changeurs de monnaie et les marchands d'animaux font leur commerce.


Toute l'esplanade du Temple se transforme en vaste bazar à l'époque des pèlerinages. Il faut nourrir les voyageurs. Jérusalem est une ville chère. Un texte de l'époque rapporte que pour un as on obtenait vingt figues à la campagne mais seulement quatre ou cinq à Jérusalem. Un couple d'oiseaux pour le sacrifice coûtait un denier d'argent à la campagne mais il s'achetait un denier d'or à Jérusalem, soit vingt-cinq fois plus  . Les produits des villages environnants, destinés à nourrir les pèlerins, passaient directement des producteurs aux consommateurs, mais le prétexte du voyage et les taxes du Temple faisaient que les prix étaient parfois multipliés par cinquante.


Sur l'esplanade du Temple, on trouve des vendeurs à la sauvette, des petits boutiquiers et de gros commerçants. Ces derniers appartiennent à la famille du grand-prêtre. Ils vendent le petit et le gros bétail. À l'occasion du pèlerinage de la Pâque, la demande en agneaux est très forte. L'historien    Joseph, à l’époque romaine, parle de 255 600 têtes. À d'autres occasions, on immole sur l'autel du Temple des dizaines de bœufs. On parle alors d'« hécatombe » !  Ces multiples sacrifices rituels ont un but, selon le discours des autorités religieuses, celui d'observer les prescriptions de la Loi pour recouvrer la pureté et honorer Dieu.


Entre le discours officiel et la volonté de Dieu, il y a un fossé que Jésus refuse de franchir. À quoi sert pour l'homme d'offrir des animaux en sacrifice s'il ne change pas son cœur et ses pensées ? Déjà par le passé, les prophètes de l’Ancien testament - les devanciers de Jésus - ont critiqué le système sacrificiel prétendument voulu par Dieu. Pour Osée: « Oracle du Seigneur: c'est l'amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes » (Os 6, 6 ; voir Mt 9, 13). Du prophète Isaïe : « Écoutez la parole du Seigneur : ( ... ) que m'importent vos prières, moi je ne les écoute pas. Vos mains sont pleines de sang, lavez-vous, purifiez-vous ! Otez de ma vue vos actions perverses ! Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien ! » (ls 1, 10-16). Jérémie n'y va pas non plus par quatre chemins : « Vous vous fiez à des paroles mensongères, à ce qui est vain. Quoi ! Vous volez, vous tuez ! Et ensuite vous vous présentez au Temple et vous dites : " Nous voilà en sûreté", pour continuer toutes ces abominations ! À vos yeux, est-ce un repaire de brigands, ce Temple qui porte mon nom ? » (Jer 7, 8-11).

 

Temple-Herode.jpgTemple-Herode-Plan.gif
 Le Temple de Jérusalem, construit par Hérode le Grand, avec son esplanade entourée de colonnes où les commerçants font leurs affaires


Les prophètes de l'Ancien testament ne condamnent pas les sacrifices et les oblations, ils s'insurgent quand ces offrandes expriment un formalisme sans aucun rapport avec l'amour que le croyant doit avoir pour Dieu et son prochain. L'intervention de Jésus de Nazareth dans le Temple se situe dans la droite ligne de pensée des prophètes d'Israël. Il est significatif que la seule personne rencontrée au Temple, dont Jésus chantera les louanges, est une pauvre veuve qui donne là deux piécettes, manifestant que la charité ne consiste pas à donner de son superflu mais de son nécessaire (Lc 21, 1-4).


Le Temple n’est qu’une figure, sacrilège !


Pour comprendre la portée de la colère de Jésus au Temple, il faut avoir en toile de fond la rencontre de Jésus avec la femme de Samarie (Jn 4, 16-35). Les Samaritains adorent le Dieu Unique sur leur montagne, le Mont Garizim. Les Juifs observants adorent également Dieu, mais au Temple de Jérusalem. Plus qu'une bataille de clochers, ce différend signifie, pour les uns comme pour les autres, la terrible impossibilité d'adorer le même Dieu ! « Crois-moi, femme, dit Jésus, l'heure vient où ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. L'heure vient - et maintenant elle est là - où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité » (Jn 4,21-23). Dit autrement : crois-moi, femme, avec Celui qui te parle, c'en est fini des édifices de pierres qui divisent Juifs et Samaritains. Le Temple de Jérusalem, la circoncision, les offrandes d'animaux et les encensements n’étaient jusqu’à maintenant que des figures, elles sont désormais dépassées. Ce qui était déjà inaudible pour les Juifs observants à l’époque de Jésus l’est tout autant aujourd’hui  pour les Juifs intégristes. Ce qui compte pour le Père de toute l’Humanité, dit Jésus, c’est ce qui anime l’esprit et le cœur des hommes.


Le comportement de Jésus au puits de Jacob, et ses propos à la Samaritaine, sont comme un condensé des griefs que les prêtres et les pharisiens vont continuellement agiter contre le prophète de Galilée.


Jésus a séjourné en Samarie, dans cette province qui est peuplée de mauvais Juifs parce qu'ils ont naguère mélangé au culte du Dieu Unique le culte de dieux étrangers. Mais il y a pire ! Jésus a engagé le dialogue avec une Samaritaine qui a collectionné les amants ! Mais il y a pire encore ! Il parle de Dieu comme d'un Père. Mais il y a pire enfin ! Jésus se permet de mettre en question le Temple de Jérusalem ! Là, trop c'est trop ! Ça ne passera pas, pas plus que ne passeront ses propos sur son Corps crucifié-ressuscité, ce Corps nouveau qui accomplit ce que le Temple figurait : la présence du Dieu Vivant. Les propos du Nazaréen sur le Temple de Jérusalem et sur son propre Corps, seront, lors de son procès, l'un des principaux chefs d'accusation (Mt 26, 62).


A l'heure de sa mort, le voile du Temple se déchire, de haut en bas (Mt 27, 51). Désormais, le sacré est déjoué : plus rien ne sépare l'humanité de la divinité. Le véritable Temple de Dieu, c'est désormais le Corps du Crucifié-Ressuscité. Les chrétiens, d’hier et d’aujourd’hui, disent le re-connaître dans l'humanité qui souffre et qui peine. Il n'y a plus pour eux de sacrifices d’animaux à offrir. Les encensements de la liturgie du Temple sont périmés. Comme le dit l'apôtre Paul, c'est aux chrétiens maintenant de répandre, par leurs actions, la véritable odeur du Christ. (2 Co 2, 15-16).

 
La juste colère de Jésus !


Quand le prophète de Galilée a-t-il chassé les marchands du Temple ? L'évangéliste Jean place l'incident quelque part au commencement du ministère de Jésus (Jn 2, 13-22). Selon Luc, c’est à la fin : le Nazaréen chasse les vendeurs juste après son entrée à Jérusalem, le jour des Rameaux (Lc 19, 45-46) ; il en va de même, à quelques détails près, chez Marc (Mc 11, 15- 19) et chez Matthieu (Mt 21, 12-17). Il importe peu, en fait, de savoir à quel moment précis de sa vie Jésus a chassé les marchands du Temple. Ce qu'il faut surtout de retenir, c'est que les quatre évangélistes rapportent l'événement. Il est donc fondamental, riche d’enseignements.


Que s'est-il passé concrètement ? Les seules sources dont nous disposons sont les quatre Évangiles. Le récit de Jean est le seul à parler d'un fouet. Celui de Luc rapporte seulement que Jésus « se mit à chasser les vendeurs » (Lc 19, 45), alors que dans les récits de Matthieu et de Marc, il y est dit que Jésus « culbuta les tables des changeurs, ainsi que les sièges des marchands de colombes » (Mt 21, 12 ; Mc 11, 15).


Revenons au récit de Jean. Il est, à son insu, à l'origine de l'interprétation d'un Jésus violent. Le texte dit pourtant avec précision : « Jésus trouva dans le Temple les vendeurs de bœufs, de brebis et de colombes et les changeurs assis. Se faisant un fouet de cordes, il les chassa tous du Temple, et les brebis et les bœufs; il répandit la monnaie des changeurs et renversa leurs tables, et aux vendeurs de colombes il dit : "Enlevez cela d'ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de commerce" » (Jn 2, 14-16).


Alors que la plupart des traductions de l'Évangile disent bien, comme ici la Bible de Jérusalem : « Se faisant un fouet de cordes, il les chassa tous du Temple, et les brebis et les bœufs », un autre propos est étrangement véhiculé, lequel s'entendrait ainsi : se faisant un fouet de cordes, il les chassa tous avec en plus leurs brebis et leurs bœufs. Soit « tous » se rapporte aux brebis et aux bœufs, comme l'affirment les grandes traductions, soit « tous » se rapporte aux marchands mentionnés dans la phrase précédente, et, dans ce cas-là, les brebis et les bœufs auraient reçu des coups de fouet après les marchands. Comment expliquer cette interprétation, du reste contredite par le texte grec de l'Évangile, puisque dans la phrase suivante, Jésus s'adresse aux vendeurs de colombes ? « Tous » ne peut donc pas se rapporter aux marchands.

 

En s'en prenant au commerce qui se tient dans le Temple, Jésus s'attaque au système sacrificiel, non au lieu de prière (Lc 19, 46 ; Jn 2, 16). Un précieux indice chez Marc abonde dans ce sens : « Et Jésus ne laissait personne transporter d'objet à travers le Temple » (Mc 11, 16). Un juif ne pouvait pas passer de l'esplanade au Temple proprement dit avec son bâton de pèlerin, ses sandales ou même sa besace. Aussi le mot « objet» se rapporte-t-il au matériel cultuel nécessaire aux sacrifices. Non seulement Jésus fait déguerpir les animaux, les marchands et tout leur fatras, mais il tente encore d'arrêter la marche du culte sacrificiel qui nécessitait, dans le Temple, divers objets, principalement des récipients.


L'affaire du Temple manifeste que Jésus met radicalement en question les sacrifices sanglants, et c'est pour ce faire qu'il en chasse les marchands. Ceux-ci étaient à leurs places pour qui acceptait les carnages rituels d'animaux. Pour Jésus, le Temple comme lieu de prière reste valable, il veut cependant l'en débarrasser des sacrifices. C'est parce que les marchands coopèrent au système sacrificiel que Jésus les chasse de l'esplanade du Temple.


Pour le prophète de Galilée, Dieu ne se laisse enfermer dans aucun rituel, en aucun cercle d'initiés, mais exige toujours le respect de l'Alliance, l'adhésion du cœur et de l'intelligence. Jésus n'a fait que reprendre les critiques des prophètes de l'Ancien testament contre le système sacrificiel pour manifester l'accomplissement des Écritures dans sa personne. Comment ne pas croire que Jésus a en tête, au moment de faire irruption dans le Temple, l'annonce faite par Malachie, quatre cent cinquante ans plus tôt : « Voici que je vais envoyer mon messager pour qu'il fraye un chemin devant moi. Et soudain il entrera dans son sanctuaire, le Seigneur que vous cherchez ( ... ). Il est comme le feu du fondeur et comme la lessive des blanchisseurs »    (Ml 3, 1-3) ?


En quoi le « vidage » de l'esplanade du Temple est-il une action typiquement non violente ? Tout d'abord, le Nazaréen dénonce un double scandale que tous acceptent : le Temple est transformé en repaire de brigands et les sacrifices qui s'y perpétuent n'ont plus leur raison d'être puisque Jésus se donne pour la vie de son peuple. Pour que celui-ci ouvre les yeux et cesse de coopérer avec ce qui est indigne du Temple, le Nazaréen décide de passer à l'action. Il prend l'initiative du conflit.


Selon Jean, le prophète de Galilée prend un fouet pour chasser brebis et bœufs. Aucun texte, strictement aucun, ne dit qu'il l'a utilisé pour frapper des marchands. Le fouet dont il se sert est l'instrument dont usent les marchands pour guider le bétail. Jésus l'utilise pour guider les bêtes vers la sortie ! Que font les marchands ? Ils courent après le bétail pour le récupérer. L’affolement devient général dans ce coin de l’esplanade. Jésus, continuant son chemin, voit un peu plus loin voit d’autres marchands. Mu par la même indignation, il renverse donc les tables des changeurs de monnaie, et il demande aux vendeurs de colombes d'enlever leurs oiseaux. Cela crée un vrai remue-ménage, mais nulle part il n'est question de violence physique contre tous ces commerçants, dans aucun texte de l’Évangile, absolument aucun !
 

jesus_chassant_les_marchands_du_temple.jpgPeinture de Leandro Bassano, musée de Lille, Jésus chassant les vendeurs du Temple

 

Jésus aurait violenté les marchands du Temple, ce qu’aucun texte de l’Évangile ne dit.


Jésus est seul à agir. Il a en face de lui des centaines de marchands, tous des trafiquants et des voleurs. Où se trouve la violence ? Dans l'attitude combative et risquée de Jésus, seul contre tous, ou plutôt dans l'état de fait des marchands qui exploitent la piété populaire, en connivence avec les prêtres ? Ne nous y trompons pas, la non-violence n'a jamais rien eu à voir avec la passivité ou la résignation, elle exige au contraire une force combative. « La non- violence, écrit Gandhi, suppose avant tout qu'on est capable de se battre  . » Jésus n'a pas peur d'être agressif en agissant dans le temple de Jérusalem. Cette agressivité est chez lui une puissance de combativité, non pas orientée vers la violence mais vers la justice.


L'agressivité a mauvaise presse de nos jours. Elle peut, certes, être riche en déviations plus ou moins morbides, mais pourrions-nous vivre sans agressivité, sans élan vital ? Comme le note fort justement E. Mounier : « L'agressivité est une forme normale de l'instinct, à la fois saine dans sa source, et dangereuse dans ses frénésies ou dans ses débordements. » La solution au problème n'est pas de refouler ou de défouler son agressivité, mais de l'orienter, en la contrôlant, vers des œuvres de justice.


Il est indéniable que Jésus s'est mis en colère lorsqu'il a opéré le « vidage» du Temple. Mais toute colère est-elle une démonstration de violence ? Certainement pas. Des théologiens, dont Thomas d'Aquin, aiment à distinguer la bonne colère, la juste colère de la mauvaise colère.


Une mauvaise colère se manifeste lorsque le coléreux ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Le plus souvent, il vocifère des propos haineux, qu'il accompagne parfois d'actes violents. Qui entre dans cette forme de colère perd alors la raison. Il fait alors n'importe quoi. Comme on dit familièrement : « Il est sorti de ses gonds ; il ne tourne plus rond. » La violence est alors au rendez-vous : injures, coups, blessures…


Une bonne colère - une colère juste - se manifeste tout autrement. L'acteur sait ce qu'il fait et pourquoi il le fait; il reste parfaitement maître de son agir, il ne déraisonne aucunement. Son indignation est si grande face à l'injustice, qu'il a non seulement le droit mais encore le devoir d'intervenir. Ce point est essentiel pour comprendre la signification et la portée d’une juste colère. Pour Thomas d'Aquin, il y a péché   quand, face à une injustice contre laquelle on ne peut plus rien, on n'entre pas dans une « bonne colère » pour signifier son indignation.


C'est ainsi que Jésus est intervenu dans l'affaire du Temple - passant d’une indignation extrême à une colère juste, en toute non-violence - alors que les commerçants, « voleurs et brigands », profitaient d’une violence institutionnelle dont le petit peuple était victime. Les prêtres, les scribes, les pharisiens et les marchands avaient refusé déjà d'entendre les paroles des prophètes de l'Ancien testament. Écœuré par cela, Jésus se devait d'agir d'une manière forte. Il a réalisé ce jour-là une action hautement symbolique pour inviter ses contemporains à ne plus coopérer avec le système sacrificiel qui dispense les hommes de convertir leur cœur et leur intelligence.


S'il existe dans l'Évangile une action de Jésus qui révèle pleinement la logique de l'action non-violente, avec pour point d’orgue une colère juste, c'est assurément celle qu'il a engagée contre les marchands du Temple de Jérusalem.

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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 17:29

suite des articles précédents et fin


Pour l’auteur du Prologue (à la fin du Ier siècle), c’est la Sagesse de Dieu, le logos, le Verbe (et non pas Dieu en entier) qui s’incarne en la personne Jésus, un peu à l’exemple des médiums qui sont des récipiendaires temporaires de la parole d’ancêtres ou de dieux. Mais on est déjà dans un plus par rapport aux prophètes car ceux-ci ne faisaient que transmettre la parole de Dieu à leurs contemporains, alors que, ici, la Parole prend chair, s’incarne en Jésus.


En épilogue : la Trinité ira plus loin puisqu’il s’agira dès lors de Dieu tout entier qui se manifeste sous trois formes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. On entre alors dans la logique des avatars de l’hindouisme ou encore du vodoun, où les divinités peuvent prendre diverses formes tout en restant pleinement elles-mêmes (voir notre dossier "Les triades indo-européennes, lien).


Par là, l’Esprit–Saint, n’est pas un annonceur (çà, c’est le rôle de l’ange), ni celui qui donne le déclic, mais il est le véritable géniteur ! Dans la Bible, on voit Dieu guérir de nombreuses femmes stériles, mais celles-ci vont toujours voir leur mari après que la promesse leur ait été faite à elle ou à leur époux. Dans le cas de Marie, l’action du Saint-Esprit est directe et se passe explicitement des services sexuels de Joseph : « L’Esprit Saint surviendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’(être) saint qui va naître sera appelé Fils de Dieu » (Luc 1, 35) ; suivi par Matthieu grec, en plus bref : Marie se trouva enceinte « par le fait de l’Esprit Saint » (1, 18) et « ce qui naquit en elle est de l’Esprit Saint » (1, 20).


De Jésus, le docétisme n’en fera qu’une simple apparence – ce n’est pas Dieu qui est mort sur la croix, mais seulement une forme humaine dissociée ou substituée -, mais il se fera lui aussi condamner. Les Nestoriens essaieront, mais en vain pour la Grande Eglise, de séparer les natures humaine et divine de Jésus en disant que Marie n’est mère que de sa partie humaine et n’est donc pas Mère de Dieu (theotokos).


Le petit Jésus de la crèche n’est donc pas seulement le Christ, le sauveur par la Rédemption (ce qui est la position arienne), mais bel et bien Dieu lui même, à la fois le Fils et le Père. C’est ce que signifie le dogme trinitaire, ni plus ni moins. En plus, le culte mariale, dans un tel positionnement, est tout à fait de mise (nonobstant la position protestante qui accepte le titre de Mère de Dieu, mais ne veut pas en tirer les conséquences cultuelles.


luc_evangeliste.jpgAlors Luc, aurait-il donc été imprudent, mit les doigts dans un engrenage en recueillant des légendes populaires naissantes entrain d'héroïser et de diviniser Jésus ? Aurait-il pris au mot Jésus qui, dans ses prières, s’adressait à « son Père » ? ... et Paul en intégrant dans ses épîtres des hymnes de dévotion christique ?


Que faire aujourd’hui de ces récits que les Eglises chrétiennes continuent contre vents et marées de nous présenter comme des faits réels, historiques, bien que miraculeux et de l’ordre du surnaturel, acceptables qu'après un acte de foi ?

 

Certains parlent de spirituel, ne retenant que la signification morale ou théologique, sans vouloir dire ce qu’il en fut sur le plan historique : il y aurait un Jésus de la foi autre que le Jésus historique ; mais n'est-ce pas un échappatoire pour ne plus vérifier ce qu'a dit et fait Jésus réellement et finalement l'enterrer sous un enseignement "chrétien" intemporel, dé-contextualisé ?

 

Les Etudes unitariennes essaient au contraire, en s’appuyant sur l’Histoire telle qu’on peut la reconstituer grâce aux sciences d’aujourd’hui, de mieux situer les croyances dans le contexte de leur époque et de retracer leur évolution, ne serait-ce qu’en les étalant chronologiquement selon leurs sources. Sans dogme à défendre, tolérants et ouverts aux travaux des autres, promouvant la liberté de pensée et de recherche, les unitariens sont parfois plus à l’aise pour traiter de sujets qui peuvent être encore très sensibles pour d’autres chrétiens.

fin

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Published by Jean-Claude Barbier - dans nativités et incarnations
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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 16:50

suite des articles précédents

 

Jésus serait-il donc un être surnaturel venu prendre forme humaine durant sa vie terrestre ?

 

On peut trouver les prémisses de cette foi dans les hymnes christiques que Paul va intégrer dans ses épîtres. Il s’agit là d’une pensée pieuse et populaire, enthousiaste et excessive, qui chante les qualités de son héros en les sublimant. Ces hymnes sont parfaitement repérables car différents du style et de la pensée théologique de Paul, lequel a toujours pris soin de s’adresser distinctement à Dieu (IHVH, El, Elohim, Elohims) et à Jésus (l’adôn = le maître, le seigneur, « notre Seigneur ») ; mais les épîtres de Paul sont d’abord des lettres pastorales qui donnent des conseils, encouragent et exhortent – et pas seulement des traités de théologie !


Ors, ces hymnes christiques, du milieu du Ier siècle, partent de l’idée d’un dieu qui est avec Dieu, préexistant à son existence terrestre, et qui serait descendu parmi nous. Alors que la résurrection de Jésus est une élévation d’entre les morts, une ascension (ce que les théologiens adoptionnistes diront plus tard), nous avons là le mouvement inverse, celui d’une descente des cieux, une plongée dans l’humanité, une descente dans l'arène.


On a un premier hymne de ce genre dans l’Epître aux Philippiens, en 2, 6-11 : selon les traductions, Jésus est comme de la forme d’un dieu, de condition divine, dans un état d’égalité ou d’un rang égal à Dieu, etc., mais « il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur la croix ! » (traduction de la Bible de Jérusalem), avant que Dieu ne l’exalte.


Dans un second hymne, celui dans la Première épître à Timothée, en 3, 16 : « Il (le Christ) a été manifesté dans la chair, justifié dans l’Esprit, vu des Anges, proclamé chez les païens, cru dans le monde, enlevé dans la gloire ». Nous ne sommes pas loin du Prologue de l’évangile de Jean, lui aussi de style très poétique, et où il est aussi question d’une incarnation.


Il y a là l’affirmation que Jésus préexistait à son existence terrestre, qu’il était avec Dieu. La référence juive peut en être le Livre d’Hénoch puisque ce patriarche n’est pas mort mais est monté au ciel par une ascension ; il est donc depuis avec Dieu, et – comme Elie enlevé aux cieux dans un char de feu – il peut revenir à tout instant pour un destin messianique ! Dans ce livre, le patriarche Hénoch devient une figure messianique, le Fils de l’homme, que Jésus va s’approprier. Les nazôréens, les adeptes judéo-chrétiens de Jésus, vont donc maintenir cette eschatologie qui caractérise leur mouvement dès sa naissance (voir notre dossier « Le Fils de l’homme », lien).

 

arius_pretre_d_alexandrie.JPGPour les chrétiens issus du paganisme, ils peuvent, quant à eux, avoir comme modèle les dieux des cultes antiques qui sont proches des humains, ainsi Dionysos, grand voyageur parmi les hommes ! (Voir notre dossier Jésus et Dionysos, lien)
  


Un dieu subordonné, créé par Dieu pour jouer un rôle messianique auprès des hommes, préexistant à la Création du monde ; c’est ce que dira précisément le prêtre d’Alexandrie Arius au début du IVème siècle (portrait ci-joint), ce qui lui vaudra d’être condamné au concile de Nicée en 325. De nos jours, les témoins de Jéhovah défendent cette position théologique.

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Published by Jean-Claude Barbier - dans nativités et incarnations
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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 14:36

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De la naissance miraculeuse à l’Incarnation


Mais la Nativité de Jésus ne s’arrête pas là puisque, dans la théologie chrétienne dominante, au delà du miracle (le coup de pouce d'un Dieu providentiel pour faire naître un enfant alors qu’il y a une impossibilité humaine), il y a une Incarnation. Au début, cette idée n’a encore rien à voir avec le dogme de la Trinité qui décidera (officiellement en 325 par le concile de Nicée) que c’est Dieu le Créateur, lui-même, qui s’est incarné en Jésus.


Les retours : constatons d’abord que les contemporains de Jésus sont dans l’attente d’un retour de certains personnages de leur histoire sous la forme d’une réincarnation .


Elie - Les prêtres et les lévites, envoyés par les « Juifs de Jérusalem » à Jean Baptiste, lui demandent s’il est Elie (Jn 1, 21). En effet, Elie n’est pas mort mais il a été emporté aux cieux dans un char de feu (2R 2, 11-13) et le prophète Malachie (Ml 3, 23-24) a prédit son retour comme précurseur au Jugement dernier : « Voici que je vais vous envoyer Elie le prophète, avant que n’arrive mon Jour, grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d’anathèmes ». Le Livre de Malachie est daté de la première moitié du IV° siècle avant J.-C., sous les règnes des rois perses Xerxès I (486-465) et Artaxerxès I (486-465), lors du retour d’Exil (chronologie de la Bible de Jérusalem).
L’Ecclésiastique (Si 48, 1-11) porte la même espérance et proclame au terme d’un éloge à Elie « Bienheureux ceux qui te verront et ceux qui se sont endormis dans l'amour car nous aussi nous possèderons la vie » (v. 11). D’ailleurs n’a-t-il pas déjà « rempli de son esprit » son disciple Elisée qui le vit disparaître (Si 48, 12) – Elisée que personne ne put subjuguer et qui, même après sa mort, ressuscita un mort (Si, 48, 13 ; 2 R 13, 20-21) !
Mais alors que Jean-Baptiste nia, dans le texte précédemment cité de l’évangile de Jean, être Elie, Jésus explique à ses disciples (juste après la scène de la Transfiguration) qu’Elie est bel et bien venu en la personne de Jean-Baptiste (Mc 9, 11-13 et Mt 17, 10-13).
Sur sa croix, avant d’expirer, Jésus clame le début du psaume 21 (22) « Elôï, Elôï, lama sabatchtani ? » (Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?). Certains qui sont présents pensent alors qu’il appelle Elie à son secours et s’en moquent (Mt 27, 46-49 ; Mc 15, 34-36).


Jérémie et al. – Jésus demande à ses disciples ce que les gens disent de lui (dans Marc et Luc) ou du Fils de l’homme (Matthieu). Jérémie est alors cité - « ou un des (autres) prophètes » - (Mc 8, 27-30 ; Lc 9, 18-21, Mt 16, 13-20). Par ailleurs, Moïse n’avait-il pas prédit que viendrait après lui un prophète qui serait encore plus grand que lui-même ? Le même Moïse est d’ailleurs présent avec Elie dans le récit de la Transfiguration (Mt 17, 3-4 ; Mc 9, 4-5 ; Lc 9, 30-33).


Cette logique est si bien ancrée dans les esprits que Jésus lui-même est considéré par certains comme la réincarnation de Jean-Baptiste pourtant décédé quelques mois seulement auparavant ! Dans l’ordre des réincarnations possibles en Jésus selon l’opinion publique, il y aurait : 1 - Jean-Baptiste, 2 - Elie, 3 – Jérémie ou un ancien prophète.


Hénoch – Le patriarche Hénoch, qui n’est pas mort mais a connu la première ascension de l'histoire biblique (avant celle d’Elie et de Jésus), est aux cieux avec Dieu. Dans le Livre d’Henoch, il devient ce fils de l’homme de la prophétie de Daniel (Da 7, 1-28) qui se tient (ou se tiendra) à la droite de Dieu que la vision appelle ici  « L’Ancien des jours » et qui est un vieillard à cheveux blancs. Mais alors que, dans le Livre de Daniel, c’est la figure allégorique d’Israël, « le peuple des saints du Très-Haut » ou encore l’annonce de la place d’un futur Messie, lequel a une forme encore vague « comme un fils d’homme », le Livre d’Hénoch est plus affirmatif : un Fils de l’homme avec un F majuscule, préexistant, et dont le rôle messianique est précisé dans le cadre d’une séquence eschatologique (voir notre dossier "Le Fils de l'homme", lien). C’est cette figure que Jésus entend incarner et, après Elie revenu en Jean-Baptiste, c’est à son tour d’entrée en scène en étant le Fils de l’homme.


On va donc passer d’une première confession messianique comme quoi Jésus est bien le Messie attendu, à celle d’une incarnation en lui du Fils de l’homme.

 

Lorsque Jésus demande à ses disciples ce qu’il est pour eux, Pierre prend la parole, sans doute au nom de tous (mais on en fera « la confession de Pierre ») et reconnaît que Jésus est le Christ : « Tu es le Christ » (Mc 8, 29 et Mt 16, 16), « Le Christ de Dieu » (Lc 9, 20), « le Saint de Dieu » (Bible de Jérusalem) ou « le consacré à Elohîm » (Bible de Chouraqui) (Jn 6, 69). Seul Matthieu ajoute une autre notion, celle du « Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16), ce qui annonce la figure du Fils unique et Bien aimé de l’évangile de Jean.


transfiguration novgorodLa Transfiguration, icône russe du XV° siècle, à Novgorod


En dépit de cette attente messianique, Jésus fuit la foule qui, après la multiplication des pains, voulait le faire roi dans le sens d’une messianité davidique pour délivrer le peuple du joug des Romains et gouverner politiquement. C’est Jean seul qui nous le dit : « Jésus se rendit compte qu’ils allaient venir l’enlever pour le faire roi ; alors il s’enfuit (ou se retira) à nouveau dans la montagne, tout seul » (Jn 6, 15) … car son royaume n’est pas de ce monde ainsi qu’il le dira à Ponce Pilate (Jn 18, 33-37). D’ailleurs, il interdit à ses disciples de dire qu’il est le Messie (c’est le fameux secret messianique partagé par les évangiles synoptiques : Mt 16, 20 ; Mc 8, 30 et Lc 9, 21).


En fait, Jésus va commencer un nouvel enseignement et expliquer, cette fois-ci en cercle restreint, à ses seuls disciples, qu’il est le Fils de l’homme, donc un tout autre type de messie. C’est la première annonce de la Passion : le Fils de l’homme aura à souffrir de la part des anciens, grands-prêtres et scribes, sera mis à mort, puis il se lèvera des morts / se réveillera des morts trois jours plus tard (Mt 16, 21 ; Mc 8, 31-32 et 10, 32-34 ; Lc 9, 22). A Pierre qui s’en offusque, il lui précise qu’il s’agit là des choses de Dieu et non celles des hommes (Mt, 16, 22-23 ; Mc 8, 32-33). Cette prophétie sur lui-même est répétée par Jésus, toujours à ses seuls disciples, à la suite de l’expérience mystique de la Transfiguration : après Jean-Baptiste qui était la réincarnation d’Elie, c’est désormais Jésus le Fils de l’Homme (Mt 17, 10-13 et Mc 9, 11-13).

à suivre ...

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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 13:33

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Nous avons déjà vu que le Matthieu grec défendait le texte lucanien face aux premières critiques juives en ajoutant une annonce à Joseph (Mt 1, 18-25), mais il va faire mieux en écrivant une nouvelle généalogie (Mt 1, 1-17).

 

Par celle-ci, certes moins longue en générations (42 noms contre 57 à celle de Luc), mais mieux ordonnées, en 3 périodes égales de 14 générations (d’Abraham à David, de David à la déportation de Babylone, puis de celle-ci au Christ), soit des séries de 2x7, l'auteur suggère que chaque période fut longue et accomplie dans la plénitude du plan divin, le chiffre 7 étant symbolique d’une durée parfaite (comme les 7 jours de la Création, etc.). Le texte souligne lui même cette perfection au cas où on ne l'aurait pas vue (Mt 1, 17).


Tamar.jpgMieux, dans cette généalogie, l’exception de Marie est confirmée par ses devancières puisque, pour chaque cas, il y a une impossibilité humaine de procréation, morale ou physique, afin de mieux montrer que c'est la volonté de Dieu qui s'exprime lors de naissances qui se révèleront décisives. Sont ainsi successivement citées Thamar, Ruth, la femme d’Urie et finalement Marie. Jacob ne veut pas donner son dernier fils à Thamar car deux de ses fils sont déjà mort entre ses bras – et l’on sait comment Thamar força la main (et le sexe !) de Jacob en se prostituant au bord du chemin qu’il emprunta. Noémie n’a également plus de fils à donner à Ruth la Moabite et lui dit de retourner chez les siens, mais Ruth s’entête, va dénicher un parent éloigné qui détient des droits de lévirat sur elle, le vieux Booz, et, pauvre glaneuse dans un champ, elle se met au pied du maître qui fait la sieste ! Enfin, la femme d’Urie commit l’adultère avec le roi David, ce qui entraîna l’assassinat de son mari, officier de l’armée, sur le champ de bataille (ce qui n'est pas bien du tout !).

 

Drôle de série en tout cas, avec des épisodes tournant autour du sexe féminin et qui se trouvent, là, valorisés au nom de l'Histoire sainte ! On pourrait ajouter la rencontre par Jésus de la Samaritaine aux 5 maris déjà morts et un présent concubinage notoire (ce qui ne peut que sentir le souffre, non ?) (Jn 4, 17) et le pardon du même Jésus à la femme pourtant adultère et prise en flagrant délit (Jn 8, 1-11). Adieu donc la morale puritaine !


En identifiant ces femmes par lesquelles passe, pour chacune, une nouvelle lignée patrilinéaire porteuse de la Promesse, il fait d'elles des "têtes" de lignée. Il s’ensuit que Marie est à la tête d’une nouvelle grande famille, celle des adeptes de la Voie initiée par son fils. Dans la prolongation de cette affirmation théologique, la Vierge règnera dans l’Apocalypse de Jean de Patmos et symbolisera l’Eglise de l’Agneau, la communauté des nouveaux fidèles.


Ce statut devenu important de Marie, se retrouve dans l’évangile de Jean qui lui attribue un rôle de tout premier plan durant le ministère public de son fils (alors qu’elle est absente durant cette période dans les synoptiques !) : elle sera présente aux noces de Cana où Jésus commence à se manifester (Jn 2, 1-11), l’accompagnera à Capharnaüm, elle (et les frères de Jésus selon les variantes), lorsqu’il revient en Galilée après son baptême (Jn 2, 12), puis sera présente au pied de la croix avec sa sœur, Marie femme de Clopas, et Marie-Madeleine (Jn 19, 25). 

à suivre

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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 16:44

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Les milieux juifs persévèreront d’ailleurs dans le doute de la version chrétienne et avanceront une autre explication : Jésus est le fils d’un nommé Pantera ! Nous tirons les informations suivantes de l'historien et archéologue James Tabor (La véritable histoire de Jésus, Paris, éditions Robert Laffont, 2006 : 80-89).

 

Vers la fin du Ier siècle, le rabbin Eliézer ben Hourcanos (dit « Le Grand ») rapporte un enseignement qu’un nommé Jacob de Sikhnin, un partisan galiléen de Jésus, lui a communiqué à Sepphoris, « au nom de Jésus, le fils de Panteri ». Or, ce Jacob semble bien placé comme informateur puisque le village de Sikhnin se trouvait à quelques kilomètres de Kokhaba - autre ville que Bethléem, etc., où vivaient des membres de la lignée davidique - situé un peu au nord de Nazareth. Selon la tradition, il aurait été martyrisé à Nazareth et il est possible que sa tombe ait été retrouvée dans la ville actuelle de Sakhnin.

 

Dans une controverse rabbinique ultérieure, il est question de savoir s’il est convenable de soigner une morsure de  serpent en invoquant « le nom de Jésus fils de Panter ». On sait que le nom de Pantera était un patronyme en usage en Palestine au Ier siècle. Ceci dit, à cette époque nous sommes en plein contentieux entre juifs et chrétiens.


Celse s’empare de cette affaire dans son traité contre le christianisme intitulé Discours véritable, en 178, où il se fait l’écho que Marie « était enceinte d’un soldat romain appelé Panthera » et que son mari l’avait répudiée pour adultère, en donnant la profession du père naturel : un soldat romain.


pantera_archer_romain.jpgL’affaire rebondit au début du XXème siècle lorsque l’historien allemand Adolf Deissmann publia un article Der Name Panthera ; il s’agit d’une stèle découverte en 1859 dans un cimetière romain à Bingerbrück, à moins de 20 km au nord de Bad Kreuznach, là où la rivière Nahe se jette dans le Rhin : « Tiberius Julius Abdes Pantera de Sidon, âgé de 62 ans, un soldat avec quarante ans de service actif, de la 1ère cohorte d’archers, repose ici » (traduction en français de l’inscription latine).  L’auteur précise que ce Pantera est mort au milieu du 1er siècle et qu’il venait de Palestine !

 

figurine représentant un archer romain

 

Mais ce Pantera était-il forcément Romain ? En 1891, l’archéologue français Charles Clermont-Ganneau a trouvé sur la route de Naplouse, au nord de Jérusalem, une tombe juive du 1er siècle contenant un ossuaire gravé au nom de « Pantheros », en grec, et un autre au nom de « Josepos », Joseph, le fils de ce Pantheros … Les rites d’inhumation y était indiscutablement juifs. Le patronyme était donc en usage chez les Juifs.


Revenons au soldat de l'armée romaine (possiblement d’origine juive) : sa cohorte d’archers à laquelle il appartenait fut transférée en Dalmatie (Croatie) en l’an 6 de notre ère, puis au confluent du Rhin et de la Nahe trois ans plus tard. Il est mort et a été enterré là-bas, en compagnie de milliers d’autres soldats tombés dans ce conflit meurtrier. Or, Jésus serait né vers 7-6 avant J.-C. ; nous sommes donc dans le timing.


Sidon, aujourd’hui Saïda au Liban, est à 70 km à peine de Sepphoris, la ville en contrebas de Nazareth. Or Jésus s’y est rendu lors d’un voyage à Tyr et à Sidon ( à partir de Gennésareth sur la rive nord du lac de Tibériade) (Mt 15, 21-28 et Mc 7, 24-30). Or ce déplacement n’est pas expliqué « Or s’étant levé de là, il s’en alla dans le territoire de Tyr » (Marc). Matthieu y ajoute Sidon qui est tout près de Tyr « la région de Tyr et Sidon », et il sous-entend que Jésus a pris du retrait par rapport à ses lieux habituels à la suite d’une polémique avec des pharisiens et des scribes venus de Jérusalem (Mt 15, 1-20 / Mc 7, 1-13) : « Jésus se retira … ». L’un et l’autre signale bien que Jésus est venu pour les Juifs et non pour les étrangers et c’est bien ce que Jésus dit à la femme grecque, syro-phénicienne de naissance (Marc) ou Cananéenne (Matthieu).

 

D’ailleurs, Marc précise que Jésus « étant entré dans une maison, il voulait que personne ne le sût … » (Mc 7, 24), mais il est accompagné de disciples (Mt 15, 23) ce qui est difficile pour passer incognito ! et puis, il est précédé par sa réputation de guérisseur. Marc nous dit bien qu’il entre dans une maison (et non un lieu public). Quelle maison ? S'il y entre avec ses disciples c'est qu'elle est "juive" ; est-ce donc la maison de ses paternels ?


Alors, Marie héroïne d’une histoire d’amour contrarié (version romantique) ou d’un viol soldatesque (version tragique) ?

à suivre

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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 16:22

suite des articles précédents


La virginité de Marie prendra par la suite une importance considérable dans le christianisme, mais, pour l’instant, chez Luc, c’est simplement le fait qu’il y a une impossibilité humaine afin de mieux montrer le choix de Dieu. La lecture fondamentaliste du texte va s’acharner sur cette question de virginité, … mais aussi les commentaires de ceux qui doutent !


Or, si la référence « virginale » est faite chez Luc (1, 27), puis Matthieu (1, 23), il s’agit d’une reprise de la prophétie d’Isaïe (Is 7, 14) où on annonce au roi qu’une jeune fille ou jeune femme, primipare (qui n’a pas encore déjà accouché), lui donnera un fils, qui sera appelé Emmanuel (= Immanou El, Dieu avec nous !). La Septante traduisit cela par « vierge », ce qui n’est pas tout à fait la même chose car la jeune fille en question était censée avoir des relations sexuelles avec son royal époux ! De nombreux exégètes pensent qu’il s’agissait de l’annonce de la naissance d’Ezéchias, lequel succèdera à son père Achaz, roi de Judas (736-716) et règnera de 716 à 687.

 

vierge_enfant.jpg

Vierge à l'enfant, église Sainte Merry à Paris

 

Bien que Marie habite également à Nazareth (Lc 1, 26) – mais sans que Luc ne précise si c’est sous le même toit ! - le Matthieu grec s’insurge avec véhémence contre l’idée d’une éventuelle cohabitation : « avant qu’ils aient mené vie commune, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint » (Mt 1, 18). On imagine combien le Matthieu grec dut faire face à une vive polémique de la part des milieux juifs qui, à la lecture de Luc, avancent une explication somme toute pleine de bon sens populaire ! D’où, chez Matthieu grec, l’annonce – non plus à Marie, déjà faite par Luc – mais une annonce à Joseph pour dire que le bonhomme a bel et bien obéi à la volonté divine sans chercher à comprendre et qu'il n'a pas répudié sa fiancée selon les prescriptions de la Loi (Mt 1, 18-25).


*On aura le même type d’ajout par Matthieu grec afin de répondre – là aussi - à une « rumeur » qui courrait chez les Juifs (de Jérusalem en l’occurrence) comme quoi la résurrection de Jésus n’en était pas une car c’étaient ses disciples qui étaient tout simplement venus subtiliser le cadavre afin de faire croire à celle ci. Matthieu grec est alors le seul évangéliste à nous expliquer que Ponce Pilate avait envoyé une garde romaine (La garde du tombeau, Mt. 27, 62-66).

à suivre

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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 16:05

suite de l'article précédent

 

Jean-Baptiste et Jésus sont deux personnages importants dans l’Histoire sainte et leurs naissances respectives ne peuvent être banales ; nécessairement, elles ont toutes deux été marquées par l’intervention de Dieu. Ces naissances miraculeuses rejoignent tout simplement celles des héros du monde Antique et, en quelque sorte, n’ont rien d’extraordinaires – c’est l’inverse qui aurait été surprenant !

 

zacharie_et_gabriel.jpgLa poésie, l’épopée, la légende, le merveilleux, le miraculeux, ne sont-ils des genres littéraires aptes à dire les choses essentielles ; d’où le rôle des anges : un ange, Gabriel en l’occurrence, qui joue les annonceurs à Zacharie (Lc 1, 10 et 19), puis à Marie (Lc 1, 26), puis ce sera un ange (sans nom) suivi d’une myriade d’autres anges qui se manifesteront aux bergers de Bethléem (Lc 2, 8-20) ; pour Matthieu grec, c’est aussi un ange sans nom qui annoncera l’événement de la conception miraculeuse à Joseph (Mt 1, 20), et l’apparition opère « en songe » et non en vision comme les précédentes.

 

Zacharie s'apercevant de la présence de l'ange Gabriel, dans Les très riches heures du duc de Berry (manuscrit enluminé).

 

Zacharie et Elisabeth n’avaient pas d’enfants car Elisabeth était stérile et tous deux « avancés dans leurs jours » (Lc 1,7) ; Zacharie a conscience d’être « un vieillard » (Lc 1, 18). Du côté de Joseph, que l’on présente comme professionnellement actif, et donc dans la force de l’âge, c’est un autre problème : il est seulement fiancé à une jeune fille et non encore marié, et ne peut donc pas avoir – en principe – de relations sexuelles (Lc 1, 34 : « Marie dit à l’ange : « Comment cela sera-t-il possible puisque je ne connais d’homme ? » ). Il y a donc bien « miracles » !

à suivre ...

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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 14:50

l’inédit de Luc


Ayant accompagné Paul dans sa captivité à Césarée de 58 à 60, on peut penser que Luc mit à profit son séjour pour écrire. Il dit avoir enquêté, s’être « informé avec précision de tout depuis les origines, de t’en écrire avec ordre (…) » (Lc 1, 3). Si bien que l’on peut s’attendre à de l’inédit !


D’entrée de jeux, Luc se différencie de Marc car il commence son évangile précisément par les résultats de ses investigations : les origines familiales de Jésus dont il est le premier à parler. Ensuite, le Matthieu grec que nous positionnons comme plus tardif pour des raisons que nous donnerons plus loin, y ajoutera une annonce faite à Joseph (Mt 1, 18-25).


le cousinage entre Jésus et Jean-Baptiste


D’abord, Luc nous affirme un cousinage entre Jésus et Jean-Baptiste qu’il tire de son seul chapeau (ou de ses enquêtes).


Jean-Baptiste est le fils du vieux Zacharie (Lc 1, 7), prêtre de la classe d’Abia (Lc 1, 5) ; donc un lévite descendant d’Aaron et desservant le Temple (Luc 1, 8-9 nous le montre entrain de brûler de l’encens, alors que « toute la multitude du peuple était en prière, dehors » ; il précise même que c’est par tirage au sort qu’il obtint cette fonction Lc 1, 9).  Il habite un village de montagne en Judée (Lc 1, 39), que la tradition localisera de préférence à Aïn Karim, à 6 km à l’ouest de Jérusalem (Bible de Jérusalem 1956 : 1353, note h) et descend à Jérusalem lorsque c’est le tour de sa classe d’être de service (Lc 1,8).


C’est par sa mère, Elisabeth, qu’il est en relation de parenté avec Jésus car Marie est parente d’Elisabeth (Lc 1, 36) et, semble-t-il tout naturellement, Marie, enceinte, part « en hâte » (Lc 1, 39) chez cette parente (Lc 1, 39-45), peut-être – mais Luc ne le dit pas - pour éviter les cancans à Nazareth ! Or, Elisabeth étant issue « des filles d’Aaron » (Lc 1, 5), cela veut nous dire que Marie est également descendante d’Aaron, de la filiation qui donne les prêtres  - ce qui est à mettre dans la corbeille messianique de Jésus !

 

visitation_fra_angelico.jpg

la Visitation de Fra Angelica

 

Le Protévangile de Jacques, apocryphe, probablement pas avant 150, nous dira plus tard que la mère de Marie s’appelait Anne et son père, Joachim (puis, le Pseudo-Matthieu, plus tardif, daté du VI° siècle, reprendra cette information en ce qui concerne Anne, mais sans citer son mari), en reproduisant la naissance miraculeuse puisque Anne est présentée comme stérile.


Mais pourquoi Marie, lorsqu’elle fut enceinte, partit-elle chez des parents éloignés plutôt que d’aller chez sa mère ? Dans l’évangile de Luc, elle apparaît bien seule face à son destin.


* On appelle "Évangiles de l'enfance", ou "récits de l'enfance", les textes qui racontent la naissance et l'enfance de Jésus de Nazareth. Il s'agit les deux premiers chapitres des évangiles canoniques de Luc et de Matthieu , et de textes non canoniques : l'Évangile de l'enfance selon Thomas (à ne pas confondre avec l’ « Evangile selon Thomas »), le Protévangile de Jacques (de son vrai nom de son vrai nom : « Nativité de Marie, Révélation de Jacques »), l'Évangile du Pseudo-Matthieu (de son vrai nom « Livre de la naissance de la bienheureuse Vierge Marie et de l’enfance du Sauveur »), l'Évangile arménien de l'Enfance, l'Évangile arabe de l'Enfance, l'Histoire de Joseph le charpentier. L’article « Evangiles de l’enfance » dans l’encyclopédie en ligne Wikipedia donne une première bibliographie (lien).


* « Joachim est décrit comme un homme riche et pieux qui donne régulièrement aux pauvres et au temple. Cependant, sa femme étant stérile, le Grand Prêtre rejette Joachim et son sacrifice, l'infertilité de son épouse ayant été interprétée comme un signe de mécontentement divin. Joachim se retire par la suite au désert où il jeûne et fait pénitence pendant quarante jours. Des anges apparaissent à Joachim et Anne pour leur promettre un enfant. Joachim revient à Jérusalem, retrouve Anne qu'il « serre dans ses bras ». (Wikipedia « Joachim (protévangile) », lien). Joachim est Imran dans le Coran (voir la sourate III), lequel Imran est en premier le père de Moïse, d'Aaron et de Myriam.


* Certains éléments de récits du Protévangile de Jacques furent repris dans le Coran, dans la sourate III :
la consécration de Marie à Dieu en IV, 1 du Protoévangile ; la nourriture de Marie au Temple en VIII, 1, et le tirage au sort pour la prise en charge de Marie en IX, 1.


Mais Luc ne semble pas en déduire plus de cette filiation aaronique car, pour lui, Jésus est fils de Joseph (selon sa généalogie de Jésus, Lc 3, 23). Nous verrons que c’est le Matthieu grec qui, dans une généalogie nettement plus consistante (donc plus tardive) va insister sur la descendance par les femmes : le dernier chaînon sera « Joseph, l’époux de Marie, de laquelle naquit Jésus, qui est dit Christ » (Mt. 1, 16).

à suivre ...

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 16:16

Les paraboles sont un genre littéraire qui a été très utilisé par Jésus pour enseigner ses disciples et les foules qui le suivaient. Elles se racontent en dehors des synagogues, celles-ci étant dédiées à la lecture et aux commentaires de la Thora, et en sont donc complémentaires. Elles ont l’avantage de circuler dans les milieux populaires et d’alimenter les veillées.


Mais faut-il pour autant les mettre avec les logions – les paroles de Jésus recueillies par son auditoire et qui auraient été mises bout à bout dans des premiers écrits – du côté de l’enseignement du Maître ? Il y aurait d’un côté cet enseignement et de l’autre côté les récits évangéliques qui sont des biographies de Jésus. En fait, les évangélistes placent ces paraboles en accompagnement des faits et gestes de Jésus, des évènements historiques. Elles en expliquent le sens.

 

yeshua_ben_yosef.jpgC’est ainsi que, à la veille de sa Passion, Jésus raconte des histoires pour rappeler l’attention aux signes qui marqueront l’avènement de la fin des Temps (le figuier desséché et autres malheurs apocalyptiques), la vigilance pour être présent au  Jour messianique du Fils de l’homme (le maître de la maison qui doit être là lorsque le cambrioleur essaie de percer les murs – lesquels murs étaient en argile – pour voler Mt 24, 42-44 et Lc 12, 39-40 ; le bon et le mauvais intendant qui gèrent les biens de leur maître en son absence Mt 24, 45-51 et Lc 12, 42-46 ; les vierges qui attendent l’époux et qui doivent avoir non seulement des lampes à huile, mais aussi une provision suffisante d’huile Mt 25, 1-13), et la nécessité de faire fructifier l’enseignement reçu du Maître jusqu’à son retour (la parabole des talents ou des mines * Mt 25, 14-30, Lc 19, 14-27, et des parallèles dans Marc : Mc 13, 34 et Mc 4, 25). On voit ainsi Jésus préparer les disciples à sa propre absence dans une perspective eschatologique : après des épreuves, il sera de nouveau avec eux.
* d’après la Bible de Jérusalem, la mine d’argent est peut-être la mine babylonienne qui pesait environ 505 gr ; à l’époque hellénistique et romaine, elle correspondait à cent drachmes. Le talent valait quant à lui 6000 drachmes.


Luc renforce la parabole des talents, déjà racontée par Matthieu, en y mêlant une histoire de roi. Le propriétaire qui s’absente (« un homme parti pour l’étranger » et qui laisse sa maison et ses biens à ses serviteurs, à chacun sa tâche ou avec des dépôts d’argent différents) devient « un homme de haute naissance » qui part « pour un pays lointain recevoir la royauté et s’en retourner » (Lc 19, 12). Mais le futur roi ne fait pas l’unanimité : « Or ses concitoyens le haïssaient, et ils envoyèrent une ambassade derrière lui, disant : « Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous ». De retour avec le titre de roi, il donne des villes à ses serviteurs qui ont fait fructifier les mines qu’il leur avait confiées, dépouille celui qui a conservé sa mine sans l'avoir mise à la banque pour avoir des intérêts, et fait «égorger » – devant lui – ses opposants ! Puis, toujours dans l'évangile de Luc, c'est l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, juché sur un ânon selon la prophétie messianique de Zacharie.

Cette histoire de roi n’était pas sans rappeler aux auditeurs de Jésus le voyage que fit Archélaüs à Rome en 4 av. J.-C., pour faire confirmer en sa faveur le testament de son père Hérode le Grand. Des Juifs l’y avaient suivi pour faire échouer sa démarche ! A la Pâque de l’an 4 (le 11 avril), Archélaüs avait réprimé une sédition à Jérusalem, puis il s’était rendu à Rome pour recevoir l’investiture de l’empereur Auguste. A la fin de l’an 4, Auguste confirme le testament d’Hérode, mais sans le titre de roi pour Archélaüs, lequel se retrouve seulement ethnarque de Judée et de Samarie, certes le gros morceau, mais les autres territoires vont à Hérode Antipas (tétrarque de Galilée et Pérée) et à Philippe (tétrarque de Gaulanitide, Batanée, Trachonitide et Auranitide ainsi que du district de Panéas en Iturée).


Le règne d’Archélaüs va être très court et se termine 2 ans plus tard en 6 ans ap. J.-C., les Romains voulant gérer directement avec un préfet la Samarie et la Judée à cause des troubles qui s’y produisent. En effet, lorsque le Romain Sabinus vint à Jérusalem pour faire l’inventaire des ressources du royaume d’Hérode le Grand (mort à Jéricho fin mars-début avril de l’an 4) une rébellion éclata avec la révolte de Judas le Galiléen et les prêches du pharisien Saddoq. Le général Varus pourchassa les rebelles et 2 000 d’entre eux furent crucifiés. Les Juifs se plaindront auprès des Romains de la cruauté et de la mauvaise gestion d’Archélaüs, lequel se retrouvera exilé à Vienne, en Gaule.


Par ces paraboles, on voit un Jésus militant qui prépare ses troupes et qui se montre particulièrement exigeant : la vigilance de tous les instants pour guetter son retour et la fructification de ce qu'il leur a enseigné comme un précieux dépôt. Mieux, cette histoire de roi n’exclut pas un règne sur terre sous l’égide du Fils de l’homme, lequel procèdera à un Jugement qui enverra sans hésitation les « opposants » à la Géhenne. Qui a dit que Jésus était un doux pasteur ?

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Published by Jean-Claude Barbier - dans vie de Jésus
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