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8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 15:17

Entre basse et haute chronologie des évangiles (II)

Parmi les documents dont Luc dit avoir eu connaissance, y avait-il également Marc ?

Les Actes des apôtres (12, 12) nous parlent d’un Jean (Iohanân) fils de Marie (Miriâm) qui est surnommé Marc (Marcos). Comme son nom l’indique, il s’agit d’un Juif puisque Jean est un nom sémite, qui s’est hellénisé car Marc est un nom romain. L’évangile de Marc est écrit en grec, même si c’est un grec rustique. Ce Marc est important puisque c’est chez lui, à Jérusalem, que se réunit la communauté chrétienne alors que la persécution fait rage (nous sommes en 43 ou 44, avant la Pâques; Jacques, le fils de Zébédée, vient d’être décapité ; Pierre a été mis en prison mais il vient de s’échapper). La tradition chrétienne précise qu’il est originaire de la Cyrénaïque (actuelle Libye) où une importante communauté juive hellénisée existe (Simon qui aida Jésus à porter le patibulum de son supplice vient également de là). Puis Marc accompagne Paul, Barnabé et Pierre à la mission jusqu'à Rome.


Il est présenté comme ayant été, à Rome, l’interprète de Pierre. Il en reçut l’enseignement et rédigea un évangile " Le second (Evangile) est celui de Marc qui l'a fait comme Pierre le lui avait indiqué " (Origène, cité par Eusèbe dans Histoire Ecclésiastique VI, 25). Autre traduction "qui l'a composé d'après les instructions de Pierre", pour ceux qui lisent le grec : hôs Petros huphêgêsato autôi.


Marc a-t-il commencé à écrire du vivant de Pierre ou bien a-t-il publié son évangile après la mort de ce dernier ? Selon Papias, c’est du vivant même de Pierre que Marc recueillit ses paroles "sans ordre" :
" Marc, qui était l'interprète, (ermêneutês en grec), de Pierre, écrivit avec exactitude, mais pourtant sans ordre, toutes les actions dont il se souvenait. Car il n'avait ni entendu, ni accompagné le Seigneur. Mais plus tard, comme j'ai dit, il accompagna Pierre qui donnait son enseignement selon les besoins, sans faire une synthèse des discours du Seigneur . Ainsi donc, Marc ne se trompait pas en écrivant ce dont il se souvenait. D'ailleurs il n'avait qu'un dessein : ne rien omettre de ce qu'il avait entendu, ne pas induire en erreur en ce qu'il rapportait. " (Papias dans son " Explication des discours du Seigneur ", cité par Eusèbe dans son Histoire Ecclésiastique III39,14-16 et II 15, 1-2)


Même son de cloche avec Clément d’Alexandrie " Celui (Evangile) selon Marc fut écrit dans les circonstances suivantes : Pierre ayant prêché la doctrine publiquement à Rome et ayant exposé l'Evangile par l'Esprit, ses auditeurs qui étaient nombreux, exhortent Marc, en tant qu'il l'avait accompagné depuis longtemps et qu'il se souvenait de ses paroles, à transcrire ce qu'il avait dit : il le fit et transcrit l'Evangile pour ceux qui le lui avaient demandé : ce que Pierre ayant appris, il ne fit rien par ses conseils, pour l'en empêcher ou pour l'y pousser " (citation de Clément d'Alexandrie par Eusèbe dans son Histoire Ecclésiastique, 6, 14, 6-7).


" Après la mort de ces derniers (Paul et Pierre), Marc, le disciple et l'interprète de Pierre, nous transmet lui aussi par écrit ce que prêchait Pierre " (Irénée Contre les Hérésies, 3, 1, 1) – à noter que là aussi Irénée amalgame les deux destins de Paul et de Pierre.
Dans son Contre Marcion, Tertullien évoque également Marc comme étant "interpres Petri" (Adversus Marcionem, 4, 5). Marc aurait donc écrit "les mémoires de Pierre".


Que Marc soit l’auteur de son évangile est non seulement attesté par la tradition chrétienne (importante à nos yeux, même si elle ne constitue pas une certitude absolue), mais aussi par le fait que cet évangile (de même que celui de Luc) ne soit pas attribué à un apôtre. En effet la tendance était alors à la pseudo épigraphie, l’auteur réel préférant se couvrir d’un nom prestigieux afin de mieux faire circuler son texte!


Mais à quelle date Marc finalisa-t-il son texte qui nous apparaît manifestement avoir été mis en ordre ! Avant ou après la mort de Pierre ? Lui-même n’évoque pas la mort de Pierre (il faudra attendre l’évangile de Jean pour en avoir écho), donc il a pu livrer son évangile avant les persécutions qui ont suivi l’incendie de Rome en juillet 64, où les chrétiens furent désignés comme boucs émissaires à la vindicte populaire par Néron et où Pierre fut peut-être / sans doute martyrisé. Quand Pierre est-il arrivé à Rome ? S’il est accompagné par Marc, c’est après 43/44 car Marc est alors à Jérusalem et Pierre à Antioche.


Marc aurait-il livré une première version déjà dans les années 50 ? Un papyrus de l'évangile selon Marc fut trouvé en 1955 dans la grotte 7 de Qumrân, publié sans identification en 1962 et identifié par le papyrologue espagnol José O'Callaghan en 1972 (7Q5 = Marc 6, 52-53). Or, au regard des paléographes, il est daté vers 50 ap. J.-C. au plus tard ! Il viendrait alors assurément avant la rédaction de Luc laquelle est postérieure à l’arrivée de Paul à Rome (en 61).


On peut lire sur ce sujet : Qumrân et les Evangiles, par Carsten Peter Thiede ; Martine Huguet, édité par F.-X. de Guibert, 1994 (livre dans lequel les photos du Q5 sont reproduite). A noter que l’Allemand Carsten Peter Thiede est partisan d'une datation précoce des évangiles et pas seulement de Marc. Dans son livre célèbre Témoin De Jésus - Le Papyrus D'oxford et l'origine des évangiles, il date Matthieu du tout début des années 60.


S’il faut attendre la mort de Pierre (mais pour quelle raison puisqu’il s’agit de catéchuménat ?), c’est alors après 64 (si Pierre est mort lors des persécutions déclenchées par Néron) ou plus tard.


La tradition synoptique met Matthieu en premier, mais c’est alors en souvenir du Matthieu araméen et non de l’actuelle version grecque que nous connaissons, puis vient Marc, enfin Luc. Pour l’instant rien ne vient déroger cet ordre sinon les linguistes qui multiplient les proto évangiles (mais dont on a pas retrouvé trace !) et les emprunts en tous sens, de filiation ou de réciprocité – de quoi donner le torticolis ! Je fais ici allusion, entres autres aux schémas proposés par les tenants de la source "Quelle" et en particulier à celui proposé par P. Benoît et M.–E. Boismard.

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8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 14:23

"Entre haute et basse chronologie pour les évangiles", note de Jean-Claude Barbier à partir des contributions de Thierry Moralès et de Michel Luciani au sein du groupe Yahoo "Unitariens francophones" (débat sur la datation des évangiles fin septembre – début octobre 2009) :

I – les documents antérieurs à Luc : le Matthieu araméen
II - et l’évangile de Marc

III – la fin du Temple de Jérusalem

IV – les écrits lucaniens : évangile et Actes, comment les dater ? 

V- le Matthieu grec

VI – les "Jean" de l’école d’Ephèse


Selon les annexes chronologiques des bibles et les auteurs qui font référence aux travaux des historiens et des exégètes, on obtient des dates parfois très variables pour la rédaction des textes du Nouveau testament. Notre débat a permis un premier éclairage, a rappelé les témoignages des Pères de l’Eglise et de la Tradition (à ne pas écarter à priori !), a calé les textes d’après les évènements historiques qu’ils évoquent ou non, a émis des hypothèses. Il reste bien entendu de nombreuses interrogations … et puis des options qui sont de l’ordre de l’appréciation des uns et des autres.


I - Les documents antérieurs à Luc


Le point de départ est le prologue lucanien (Lc 1, 1-4) qui témoigne de l’existence de documents antérieurs lorsque, lui, commence à écrire son évangile : " Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des évènements accomplis parmi nous, d’après que nous ont transmis ceux qui devinrent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, il m’a paru bon, à moi aussi, qui m’étais informé avec précision de tout depuis les origines, de t’en écrire avec ordre, illustre Théophile (Theophilos), afin que tu te rendes bien compte de la solidité des paroles que tu as reçues ".


Luc est médecin, dispose donc d’un niveau de formation consistant. Il est sans doute juif lui-même car il a pu enquêter dans le milieu. Il fait partie d’une élite intellectuelle hellénisée. Il a écrit son texte directement en grec et son usage de la langue grecque est meilleur que celui de Marc (plus rustique) et comporte moins de sémitismes que celui de Matthieu. Il appartient à la seconde génération, de ceux qui n’ont pas connu Jésus : il transmet après enquête. Il écrit "avec ordre", avec des évènements disposés selon une chronologie. Il a vécu dans le sillage de Paul et rend compte de tous ses déplacements dans les Actes.


Quels sont ces documents antérieurs dont Luc eut connaissance (peut-être à Césarée) ?


Des logia, à savoir une liste de paroles prononcées par Jésus, présentées sans ordre chronologique ? "Matthieu réunit en hébreu les logia de Jésus et chacun les interpréta comme il le put." (Papias cités par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique III-39). C’est ce que reprend l’hypothèse de la source Quelle (dite tout court "Q") : des propos de Jésus mis par écrit et dont se seraient inspirés les évangélistes synoptiques, Matthieu, Marc et Luc, soit directement soit en se copiant. Selon cette même hypothèse, c’est cette même liste qui ressort au niveau de l’évangile de Thomas (début du IIème siècle) – ce qui sous-entend que le mouvement chrétien gnostique, daté de la fin du 1er siècle et du IIème, serait plus précoce !


Revanche posthume d’un courant gnostique dont les écrits furent écartés par les Pères de l’Eglise et maintenus dans la littérature grise que sont les "apocryphes". Mais n’est-ce pas faire la part belle à un courant dont l’émergence est contemporaine à l’évangile de Jean ?


Ces paroles de Jésus furent-elles écrites de son vivant même ? Vu le profil du publicain Lévy-Matthieu, ce n’est pas impossible.
Mais Luc ne nous parle pas d’une simple liste de paroles mais bel et bien de récits des évènements qui se sont accomplis, ce que sont effectivement les évangiles que nous connaissons. En plus plusieurs auteurs, dit-il, s’y seraient déjà mis !


Nous en connaissons au moins un de ces auteurs, à savoir Matthieu, le Lévy de l’évangile. Un Matthieu araméen ou encore hébraïque est attesté par les Pères de l’Eglise : "Matthieu aurait évangélisé les juifs et, avant de se rendre chez d'autres peuples, il consigna par écrit son évangile dans sa langue maternelle."  (Eusèbe dans Histoire Ecclésiastique III, 24,6). Matthieu est ce publicain juif qui reçoit chez lui Jésus. Il est donc propriétaire d’une maison sans doute de notable vue sa fonction ; il est suffisamment aisé pour inviter à manger Jésus et sa cohorte. Il sait compter puisqu’il perçoit les impôts dus à César – et donc sans doute écrire ! C’est un témoin direct. Par ailleurs, son évangile est effectivement celui d’un comptable : les paraboles de Jésus mettent en avant le rôle d'intendants – honnêtes, malhonnêtes, malins, etc. - et on n’hésite pas à compter les deniers et les heures de travail !


Irénée évoque lui aussi cet évangile pré-lucanien " Matthieu publia chez les Hébreux, dans leur propre langue, une forme écrite d'évangile, à l'époque où Pierre et Paul évangélisaient Rome et y fondaient l'Eglise." (Irénée, Contre les Hérésies, 3, 1, 1). Il nous propose en plus une période : Pierre et Paul sont alors à Rome. Pierre serait arrivé à Rome le premier, mais pour Paul, cela reporte à 59 ce qui semble bien tardif. L'épître aux Romains est datée de l'an 58-59. Irénée aurait-il amalgamé Pierre et Paul dans un même effort commun d’évangélisation comme le fit par la suite la tradition chrétienne qui aime réunir les deux figures ?


Suétone évoque la présence chrétienne à Rome "Comme les juifs ne cessaient de troubler la cité sur l'instigation d'un certain Christos, il (Claude) les chassa de Rome" (Vie de Claude, XXV, 11) ? Les premiers chrétiens restent encore considérés comme Juifs par les Romains. Le terme de chrétien, disciple d’un certain Christos, apparaît à Antioche dans les années 50. Ce texte de Suétone témoignerait de la présence de la nouvelle voie à Rome dans les années 41 à 54. Est-ce donc aussi la période de rédaction du Matthieu araméen ?


Les Actes des apôtres témoignent de cette répression à Rome : Paul trouve à Corinthe un juif de la diaspora nommé Akylas, originaire du Pont, avec sa femme Priscilla. Ils viennent d’Italie " parce que Claudius avait ordonné à tous les Iehoudîm (= Juifs) de s’éloigner de Rome " (Actes 18, 2).


Certes "christ" est un nom général, messianique, qui désigne un oint, un élu, et ce n’est donc pas forcément Jésus-Christ. Pour Etienne Nodet (Aux origines du christianisme, folio histoire, p. 243) "christianus désignait à l'origine les agitations juives messianisantes sous l'empereur Caligula, surtout lorsqu'il ordonna d’ériger sa statue au Temple de Jérusalem, en 39. On en a des traces à Alexandrie et à Rome, sans aucun lien avec Jésus". Mais en dehors des baptistes (disciples de Jean-le-Baptiste), du mouvement de Jésus (les Nazôréens à Jérusalem, les chrétiens à Antioche) et bien entendu des zélotes, on ne voit pas trop bien quels ont pu être ces agitateurs "messianiques". Restons en donc à ce qui est dûment nommé dans les textes !


Quoiqu’il en soit, ce premier Matthieu est lu par la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem puisque celle-ci l’emmène avec elle dans son exil à Pella en 135, lorsque l’empereur Hadrien expulse les Juifs de la ville de Jérusalem. Cette communauté est désignée par Epiphane de la même dénomination qui lui fut donnée lors de sa formation après la mort / résurrection de Jésus : les Nazôréens (les "sauvés"). Mais alors il la considère comme une secte judaïsante car elle n’a pas rompu d’avec les pratiques du judaïsme (comme le sabbat, la circoncision, etc.) !

Parmi eux, ou à côté, et alors que les Nazôréens lisent tous les textes du Nouveau testament y compris le Prologue de Jean (et adhèrent donc à l’existence avant tous les siècles du Fils de l’homme), les Ebionites semblent se limiter au seul Matthieu araméen ou à un évangile de leur cru qui lui est parallèle, l’Evangile des Ebionites. En fait, ceux ci semblent avoir un évangile "selon Matthieu" et un évangile "selon les Hébreux" qui ne seraient pas forcément tout à fait le même, et dont les bribes rassemblées par Epiphane sont regroupées sous le titre de l’évangile des Ebionites (selon P. Benoît et M-E. Boismard, Synopse des quatre évangiles, 2001, Paris, éditions du Cerf, p. X). Aile radicale du judéo-christianisme, les Ebionites rejettent catégoriquement les épîtres de Paul et son action missionnaire en faveur des païens, contrairement aux Nazôrens proprement dit. Ils vont donc à l’encontre de l’accord scellé à Jérusalem en 48/49 sous la houlette de Jacques, le frère de Jésus.


Attention ! Ce Matthieu araméen n’a pas été retrouvé. Il fut ensuite traduit en grec et sans doute remanié, complété, etc., donc à une date plus tardive. Nous aurons donc à en reparler dans sa version grecque, celle que nous connaissons.

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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 14:51

Conférence donnée à Fribourg, le 20 juillet 1977, parue dans Quelques nouvelles, bulletin de la mouvance des Amis de Marcel Légaut, n° 223 (juin 2009), à 233 (mai 2010), ... et n'ayant pas perdue une seule ride !

Marcel Légaut (1900-1990), normalien, agrégé et docteur en mathématiques, était professeur laïc. Il exerça à l’université de Rennes de 1925 à 1940. Il changea radicalement de vie ensuite pour s'établir dans un village de la Drôme (France) comme propriétaire agriculteur et berger. Pour en savoir plus : voir
le site de cette mouvance. Il existe une Association culturelle des Amis de Marcel Légaut à laquelle vous pouvez adhérer et le bulletin "Quelques nouvelles" que vous pouvez recevoir par voie électronique (contact).

 

La crise actuelle de l'Église est sans nul doute la plus grave de toutes celles qu'elle a eu à connaître. Cette crise qui menace d'être mortelle oblige les chrétiens à repenser leur fidélité de croyants. Il leur faut enraciner leur vie de foi de façon plus profonde que jadis ou du moins de façon plus consciente, plus explicite. Ils ont à être plus originalement religieux, de par leur foi chrétienne, en devenant plus réellement disciples de Jésus.

 

Dans le passé, un passé encore tout récent, les chrétiens s'imaginaient à tort qu'il leur suffirait de se laisser porter par l'Eglise, de tout recevoir d'elle avec docilité, et qu'ils correspondaient ainsi vraiment et pleinement au message de Jésus. Grâce au catéchisme appris dans leur jeunesse, grâce aux sermons dominicaux entendus chaque semaine à l'Eglise, les fidèles s'imaginaient qu'ils connaissaient Jésus et qu'ils croyaient en lui comme il convient, et que cela suffit pour s'affirmer chrétiens. En ces temps décisifs qui s'ouvrent pour l'Église, en ces heures cruciales que nous aurons à vivre dans les prochaines décennies, toutes les facilités qui nous aidaient à être chrétiens nous sont peu à peu enlevées.

 

 Aujourd'hui, la société n'est plus une chrétienté comme dans le passé. Elle ne nous porte plus à être chrétiens comme jadis quand la pratique religieuse était unanimement observée. Tout au contraire, la société, par l'efficacité de ses techniques, nous conduit insensiblement mais continûment, puissamment, à jouir de la vie dans un climat insidieusement, subtilement matérialiste. La société nous accapare par les activités dévorantes qu'elle nous fait mener. Elle nous distrait de nous-mêmes par la frénésie des activités qu'exige l'accroissement sans fin des besoins qu'elle nous crée. De plus, nombre des assurances, des évidences qui, dans le passé, étaient intimement liées, soudées à l'essentiel du message de Jésus, sont contestées et nous sont enlevées. Dans l'ensemble des domaines où les sciences de tous ordres ont légitimement leur mot à dire avec autorité, ces facilités qui se montrent maintenant indues, nous sont peu à peu retirées. Désormais, par rapport à la situation qui était la nôtre il y a encore peu de temps, nous faisons figures de fils dépossédés. Cela ne fera que s'accentuer. Pour devenir ou même pour rester véritablement croyants, nous avons tout à reprendre par la base afin d'assurer la solidité de notre foi. Aussi bien n'est-il pas excessif de penser que, dans ces nouvelles conditions, l'Église est conduite inéluctablement à naître à nouveau. A partir de tout son passé où le meilleur voisine avec le pire, à l'aide de sa tradition où l'essentiel est intimement fondu avec le contingent, elle a besoin de connaître une véritable mutation pour pouvoir continuer sa mission dans le monde. Ainsi l'Eglise retrouvera, mais d'une tout autre manière, d'une manière plus spécifiquement chrétienne que dans sa longue histoire, le singulier rayonnement de ses origines.

Ainsi, s'imaginer que l'on connaît Jésus de Nazareth parce qu'on en a entendu beaucoup parler est un obstacle difficile à surmonter. Dans la chrétienté de jadis, par la manière dont les chrétiens accédaient ordinairement dans leur jeunesse à la pratique religieuse, ils croyaient trop facilement à ce qu'on leur enseignait. Assurés d'avoir foi en Jésus, au vrai ils l'ignoraient ou, du moins, ils ne soupçonnaient pas tout ce que devrait leur apporter l'intelligence de la vie humaine de Jésus pour vivre, eux aussi, pleinement, leur destinée d'homme et, par-delà, pour atteindre à leur stature éternelle. Une religion fondée doctrinalement sur Jésus-Christ demeure irréelle malgré les pratiques individuelles et collectives, sentimentales et intellectuelles fréquemment répétées qu'elle commande. En effet, ces pratiques restent à la surface de la vie, elles lui donnent un cadre et, dans les conditions les plus favorables, un climat. Elles n'épousent pas les potentialités de l'homme, base de toute vie spirituelle authentique. Elles ne les mettent pas en valeur. Elles se bornent à régler le cours du dire, du faire, du comportement, autant que cela est possible. Hélas, cette religion dispense d'autant mieux ses adeptes de toute recherche personnelle sur Jésus que, avec plus de précision et dans le détail, elle assigne au Christ une place capitale dans le créé. Ce faisant même si elle affirme avec force le mystère de Jésus, elle le dépouille de son mystère. Pour qui ne s'efforce pas d'entrer un peu dans l'intelligence de la vie humaine de Jésus, le Verbe de Dieu n'est finalement qu'un contexte défini à partir de notions cohérentes, un contexte pieux mais encore verbal, contexte cultivant seulement les sentiments instinctifs que l'homme ressent devant le sacré. Ainsi derrière une doctrine, une telle religion, encore généralement pratiquée, dissimule la question que Jésus pose à tout être qui s'affronte réellement à sa condition d'homme.

En toute bonne conscience, beaucoup de chrétiens se sont ainsi jadis abstenus de chercher qui est Jésus. N'est-ce pas encore le cas de beaucoup d'entre nous qui sommes nés dans la première moitié du XX° siècle ? Dans notre jeunesse, avec une docilité enfantine, relevant aussi dans une certaine mesure de la crédulité, nous avons accepté sans examen des affirmations au sujet de Jésus qui nous ont paru d'emblée satisfaisantes parce que nous ne nous étions pas encore posé les questions dont elles veulent être les réponses. Fournisseuses d'absolu et s'y référant, ces vues élémentaires sur Jésus ne demandent aucune préparation humaine pour être comprises au niveau trop uniquement sentimental où nécessairement elles doivent être présentées pour être reçues. Ceux qui les accueillent le font toujours avec beaucoup d'inconscience à laquelle se mêle souvent quelque indifférence. Sans exclure un approfondissement ultérieur, la clarté apparente, toute faite de logique et de convenances superficielles, ne le demande pas et souvent au contraire, en dispense. A bon compte, ces affirmations doctrinales procurent la sécurité à ceux qui s'en contentent. Cela suffit pratiquement pour qu'on les juge convaincantes. Elles nourrissent un sens approximatif du devoir et de la piété, non sans les contaminer de formalisme et d'affectivité dévote. Elles ne refusent pas de s'allier avec la superstition si elles peuvent ainsi mieux s'imposer. Finalement, ces affirmations doctrinales restent presque totalement stériles au niveau proprement spirituel. Malgré le vocabulaire utilisé, elles ne sont pas le ferment d'une vie spécifiquement chrétienne, elles n'appellent pas à être vraiment disciples de Jésus.

Dans ces conditions, à mesure que les chrétiens avancent en âge, leurs manières de concevoir Jésus ne concernent de plus en plus que les comportements extérieurs et mondains car elles ne portent pas l'écho de leur être profond et ne le pénètrent pas. En temps ordinaire, elles ne sont la réponse à aucun besoin vital, à aucune attente fondamentale. D'ailleurs, reprendre ces doctrines, les critiquer avec l'exigence qu'ils considéreraient comme légitime et indispensable dans tout autre domaine, leur paraît dangereux. Se livrer à cette étude approfondie leur semble peccamineux. Aussi fondent-ils leur religion, sans y prendre garde, sur des assises dont ils ne se contenteraient pour rien au monde de ce qui leur tient vraiment à cœur.

Désormais le long cheminement qui a conduit quelques Juifs à la foi en Jésus est nécessaire au croyant pour qu'il ne se borne pas à faire du christianisme une religion simplement meilleure que les autres. Cette recherche ne peut que durer toute la vie, tant elle est exigeante. Elle caractérise le disciple de Jésus parmi les hommes qui adhèrent à quelque idéologie religieuse par entraînement sociologique ou encore grâce à une conviction plus personnelle. Même si au départ, pour un tel homme, cette recherche fut directement préparée par l'élévation de la doctrine, la foi dans laquelle ce chrétien grandira ne se bornera plus finalement à la simple adhésion à un credo, conséquence principalement d'une idéologie ou d'un enseignement ayant autorité. Cette foi transcendera nécessairement la simple adhésion aux croyances reçues au temps de l'enfance ou que la ferveur d'un groupe a parfois permis d'atteindre et de cultiver au départ. Toujours elle devra transcender les évidences.

A force de s'appliquer à la vie spirituelle et de s'efforcer vers l'authenticité et non pas seulement vers la conformité, à force d'approfondir son intelligence de la condition humaine et du passé religieux des hommes, surtout celui des chrétiens, le disciple croîtra dans la foi en Jésus. Il le fera par un cheminement intérieur très dépendant, non seulement de ce qu'il est, mais aussi de son milieu et des événements. Il découvrira la nature particulière de cette foi. Il en défendra et ainsi en conservera le caractère abrupt. Il le fera malgré son attrait pour les idéologies qui satisfont l'esprit et le cœur, en dépit aussi de la sécurité que celles-ci lui assurent. De l'adhésion à une doctrine où Jésus est le centre, doctrine logiquement cohérente, construite à partir de la relation des faits et des traditions qu'elle interprète et coordonne, le chrétien en voie de devenir disciple passera à la foi en Jésus, semblable pour l'essentiel, sinon par ce qui l'étale et la soutient, à celle qui naquit dans les apôtres quand ils étaient auprès de leur Maître.

A la lumière de sa vie spirituelle, ce chrétien s'efforcera de retrouver l'itinéraire intérieur des premiers disciples, non certes pour les imiter par une démarche artificielle nécessairement forcée et superficielle, mais pour comprendre ce que Jésus fut fondamentalement pour eux et ce que Jésus peut devenir pour lui. C'est ainsi qu'il sera conduit à entrevoir Jésus grâce aux documents de l'histoire, à ce qu'ils rapportent en clair mais aussi à ce qu'ils suggèrent, à partir de sa propre expérience humaine. En méditant sur les conditions dans lesquelles s'est développée la prédication évangélique à travers les siècles, sur les réactions qu'elle a provoquées, sur ses réussites mais aussi sur ses échecs, le chrétien s'efforcera de faire l'approche des raisons et de la portée d'un message que, malgré leur foi et tout leur amour, les apôtres n'avaient pas la possibilité en leur temps d'expliciter dans sa pureté ni dans sa totalité. Une telle prise de conscience sera fondamentalement semblable, malgré des conditions très différentes, à celle qui a permis jadis aux disciples d'entrer dans l'intelligence intime de Jésus. Elle fera naître la vénération en ce chrétien qui ne sera plus seulement adepte par croyance idéologique, mais qui deviendra disciple par filiation spirituelle. Cette filiation, à mesure qu'elle s'accomplira revêtira un caractère absolu tant ce croyant sera conduit à y correspondre sans réserve et toujours davantage.

A vrai dire, il n'est pas possible de connaître Jésus de Nazareth tel qu'on pouvait le voir et l'entendre quand il parlait et agissait. Il n'a rien écrit. Son action auprès des hommes n'a connu une extension importante que pendant quelques mois. On peut l'atteindre seulement à travers ce que ses disciples ont vu de lui, ont retenu et compris de ses actes et de ses paroles. Les faits de sa vie, ses actions comme ses discours, ne sont connus que par une tradition orale. Cette tradition n'est devenue écrite qu'à une époque relativement tardive, tradition fervente sans nul doute, fidèle d'intention certes, mais par l'intérêt qu'elle soulevait était-elle à l'abri des commentaires qu'elle appelait, des additions qui l'enjolivaient, de tout ce qui lui convenait trop bien pour n'être pas amalgamée avec elle ? Qui saurait l'affirmer, connaissant les manières d'écrire de ces temps ?

Il est impossible d'apprécier le degré d'exactitude des textes qui transmettent cette tradition issue des origines chrétiennes. Ils rapportent les événements comme on le faisait à l'époque, sans le souci de rigueur historique que l'esprit scientifique moderne exige avec raison. Ainsi voué à une ignorance sans remède, autant par ce qui a été ajouté que par ce qui a été omis inconsciemment ou même retranché peut-être volontairement, on ne saurait écrire une vie de Jésus avec quelque certitude que dans ses grandes lignes et non dans le détail. Ce qui reste de Jésus est semblable aux vestiges d'un édifice d'un passé lointain dont l'importance laisse encore à l'homme la possibilité, s'il s'y efforce vraiment, non pas d'en retrouver avec exactitude toutes les parties, mais de concevoir son exceptionnelle grandeur et surtout d'entrer par l'esprit dans son style. Devant ce monument d'un temps reculé qu'une végétation luxuriante et désordonnée recouvre, dissimule, mais aussi signale par son abondance même, l'homme, quand il s'y arrête avec l'attention nécessaire, est appelé à une réflexion qui le porte bien au-delà de l'architecture et de l'histoire. Il est conduit jusqu'en lui-même, là où il est non pas spectateur mais témoin. Il participe de loin mais aussi de près, du plus intime de lui-même, à cette épopée spirituelle, lumière mais aussi pierre d'achoppement, révélation d'une grandeur qui lui fait encore signe.

Les Ecritures nous rapportent ce que les premières Eglises ont compris et vécu du message et de la vie de Jésus. Même si leurs auteurs rapportent des événements du temps, des actions et des dires de Jésus de façon sommaire et simplifiée à l'extrême jusqu'à conduire parfois le lecteur, enfermé dans un univers mental tout autre, à les dénaturer, à leur attribuer une réalité et une portée sans commune mesure avec celles qui leur étaient alors données, même si en outre ces auteurs ajoutent à leurs récits quelques anecdotes de pure fabulation, quelques gloses de leur cru qu'ils jugent convenables, ils le font dans un climat très particulier qui confère indirectement une grande valeur humaine à ce qu'ils écrivent. Ce qu'ils écrivent vient de ce qu'ils vivent en profondeur et dans l'authenticité. Ces auteurs avaient la conviction, en se consacrant à la rédaction de ces récits, de se livrer à une œuvre capitale, unique, I'œuvre de leur vie, d'une vie transformée totalement par leur rencontre avec Jésus, par leur foi en Jésus. Ils le firent avec un intérêt dont témoigne, comme en écho à travers les premiers siècles de l'ère chrétienne, la ferveur de la multitude des copistes et innombrables commentateurs qui s'affairèrent autour de ces manuscrits vénérés comme les antiques tables de la loi.

Même les œuvres les plus géniales de l'Antiquité n'ont rien suscité de comparable. C'est pourquoi malgré le caractère étrange de nombreux passages, les évangiles interpellent leurs lecteurs comme nulle autre œuvre. Encore faut-il que ces lecteurs aient suffisamment pris conscience de leur condition d'homme. Encore faut-il que cette lecture soit faite dans un climat suffisamment recueilli, climat qui dépasse de beaucoup la simple attention au texte. Alors les évangiles interpellent avec une force qui ne tire pas sa puissance des matériaux utilisés, des procédés de l'exposition, mais de l'universel dans lequel ils s'enracinent et dont ils portent témoignage d'une manière directe quoique encore sous une forme comme neutre et impersonnelle.

 

à suivre ... en activant la rubrique "Jésus par Marcel Légaut" (lien)

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Published by Marcel Légaut - dans Jésus par Marcel Légaut
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20 septembre 2009 7 20 /09 /septembre /2009 04:14

par Michel Théron * (© article paru dans Golias Magazine, n° 123, novembre / décembre 2008, pp. 84-85)

*  écrivain, auteur, entre autres livres, de Théologie buissonnière et de La source intérieure parus aux éditions Golias.

L’autre jour, passant dans le petit village de Boisseron, dans l’Hérault, je remarquai de fort loin, jouxtant la rue principale, cette statue, où je reconnus ensuite, une fois arrivé à sa hauteur, un Christ portant sa croix d’une main, et de l’autre semblant héler les voyageurs. Le geste était avenant, et d’une invite telle que le démon malin ou malicieux qui m’accompagne souvent m’y fit voir celui d’un autostoppeur. Mais bien vite je passai sur cette remarque iconoclaste, je tâchai d’oublier le côté emphatique et théâtral d’une telle posture, ainsi que le kitsch évident de la représentation, pour me concentrer sur quelque chose de plus sérieux, et chercher le sens que cette figure pouvait bien avoir.

Je me souvins de remarques souvent entendues dans ma jeunesse, de la part d’âmes déjà résignées, et justifiant leur abdication d’un fréquent : "Dans la vie il faut porter sa croix". Évidemment il ne s’agissait pas, comme l’enfant en moi pouvait alors le penser, de cette petite croix que le chrétien fidèle aime porter autour de son cou, comme un bijou ou un signe de reconnaissance. Non, comme je le vis bien plus tard en lisant l’Imitation de Jésus-Christ, le sens symbolique était plutôt : il faut accepter toutes les épreuves que la vie nous réserve, y compris les pires, prenant exemple sur celui que Jésus nous donna. Je me souvins aussi d’une autre expression entendue bien souvent, pour justifier tous les renoncements : "faire une croix dessus". Cela me mena alors à considérer la vie ainsi conçue de façon passablement mélancolique : quand on vit de cette façon, on en voit de toutes les douleurs …


Rentré chez moi, je fus pris de la curiosité de voir l’origine de cette façon de voir et de ce que je venais de voir. J’ouvris donc ma Bible, et y trouvai quelques réponses, par exemple dans l’évangile de Luc : " Puis il dit à tous : ‘Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge chaque jour de sa croix, et qu’il m’accompagne. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la sauvera.’ " (9/23-24). Aussitôt je regardai au bas de mon exemplaire grec, à la rubrique des variantes. Et c’est avec beaucoup d’étonnement d’abord, d’intérêt ensuite que je vis que les deux expressions du verset 23 : "qu’il se charge de sa croix", et "chaque jour" étaient en réalité absentes de beaucoup de manuscrits, dont le fameux codex de Bèze, qui représente selon beaucoup de chercheurs une très ancienne version du texte : texte que l’on dit "occidental", avant que les grands manuscrits onciaux du 4e siècle, manuscrits dits "alexandrins" (Vaticanus, Sinaïticus) aient opéré leur travail habituel de lifting ou de censure, aboutissant au lissage consensuel final qu’ils ont imposé à la majorité. En sorte qu’un état initial du texte lucanien, pour ce verset 23, pourrait être : " Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, et qu’il m’accompagne. " La croix, on le voit, a disparu, ainsi que tout ce qu’elle représente en matière de dolorisme, qui est encore augmenté par le second ajout : "chaque jour", dont s’inspirent encore beaucoup de manuels de théologie bien pensante, lorsqu’ils parlent de la nécessité de la "croix quotidienne".

On peut se demander maintenant ce que signifie : "qu’il renonce à lui-même". Le grec aparneîsthai est traduit dans la Vulgate par abnegare, qui a donné notre mot : "abnégation". Avant d’y voir ce qu’on y a vu ensuite, un renoncement sacrificiel de tout son être, j’y vois quant à moi simplement un renoncement à notre petit moi, qui nous fait tout ramener égocentriquement à nous-même : le tout à l’ego ! À cette paranoïa habituelle, à l’enfant gâté et prétentieux que nous portons en nous, s’oppose la metanoïa ou conversion. Elle nous fait entrer dans d’autres raisons que les nôtres, nous montre qu’on ne sait jamais, que jamais on ne sait… C’est bien assez il me semble pour chacun de résilier les prétentions exorbitantes de sa propre pensée, sans qu’il faille pour autant aller jusqu’au sacrifice total de son être. Ce dernier, il n’est pas sûr du tout que le Jésus des origines l’ait demandé. En sorte qu’il pourrait très bien exister un christianisme sans sacrifice, comme l’a fort justement envisagé, au 16e siècle, Faust Socin.

Il est vrai qu’on nous dit toujours qu’il faut imiter Jésus, sa personne et sa vie, mettre en quelque sorte nos pas dans les siens : souffrir comme lui, dans chacune de nos journées, et pourquoi pas aussi éventuellement souffrir le martyre, en sacrifiant réellement notre vie en considération de la vie véritable qui nous attend comme récompense si nous le faisons (je frémis en pensant aux "fous de Dieu" à qui aussi on fait miroiter de telles perspectives !). À supposer même qu’il ait pu prévoir le sien, et l’accepter à l’avance, je me demandai alors si Jésus a pu exiger de ses disciples de l’imiter personnellement jusqu’à accepter un tel sacrifice, ce qui bien sûr supposerait une très grande opinion de soi-même.

Je me reportai donc ensuite, pour méditer sur le même passage, à la version de Marc, qui est, comme on sait, le plus ancien en date de nos évangiles. Apparemment j’y vis le même chose que chez Luc : " Puis, ayant appelé la foule avec ses disciples, il leur dit : ‘Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il m’accompagne. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauvera.’ " (8/34-35).


Cependant je choisis là encore ce que j’appelle la méthode de la poule. Penché sur mon livre, je baissai la tête pour parcourir des yeux les petites notes de bas de page qui comportent les fameuses variantes. Et là mon effort fut vraiment récompensé. Je constatai en effet que le "de moi et" (emoû kai) du second verset était absent de beaucoup de manuscrits importants, donc encore le fameux codex de Bèze, en sorte que la fin de ce verset 35 pouvait être lue, en une version initiale, en : " celui qui perdra sa vie à cause de la bonne nouvelle la sauvera ". On sait que cette bonne nouvelle est littéralement l’évangile (grec euanggelion). Le sens serait alors que c’est seulement la bonne nouvelle qui exige de nous un sacrifice (avec bien sûr le sens symbolique que l’on peut donner à ce mot), et non pas la suivance de Jésus lui-même. La "jésulâtrie", ou adoration inconditionnelle du maître, n’existe pas encore dans cet état du texte. En tout état de cause, dans cette façon de voir, le message est bien supérieur à celui qui le porte.


Regardant à nouveau la photo que j’ai prise de cette statue, je me dis maintenant qu’elle illustre bien l’éloge que fait Paul de la fameuse "parole de la croix" (logos toû stauroû) qui est, dit-il, "une folie pour ceux qui périssent ; mais pour nous qui sommes sauvés, une puissance de Dieu. " (1 Corinthiens 1/18) J’ai souvent réfléchi à cette expression "parole de la croix". On peut y voir la croix elle-même qui parle (génitif subjectif), ou bien la parole qu’elle nous inspire, la prédication à son propos (génitif objectif).

Dans le premier cas, ce n’est pas se faire une haute idée de la parole, que de dire qu’un objet puisse parler. Mais dans le second cas même, celui qu’on choisit majoritairement, le mot logos me semble très abusif ici, car ce mot en grec signifie un discours rationnel (voyez le mot "logique", qui en vient). Cette parole en réalité à mes yeux est un mythe, ce logos est un mûthos. Pour certains même, c’est une mystification : la construction paulinienne a pu instrumentaliser Jésus, en étouffant sa parole sous un scénario expiatoire et salvateur qu’il ignorait lui-même.


Je dirai ici seulement que l’important en tout est de méditer une parole, scruter un livre ou le Livre, et pour cela se faire aider non de martyrs plus ou moins exaltés, mais d’un maître en enseignement et en méditation. Le souvenir me revient maintenant d’un voyage en un lieu où assurément l’esprit a soufflé, au même titre que par exemple l’Acropole d’Athènes : je veux dire Chartres. Alors mon pauvre Christ sulpicien et tragi-comique m’abandonne, s’efface totalement devant cet admirable Christ enseignant porteur du Livre au portail sud de la cathédrale de Chartres, qui le réduit à néant.

 

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19 septembre 2009 6 19 /09 /septembre /2009 14:06

"La Passion du Christ. Jésus a-t-il bien été crucifié sur une croix ?", article paru dans une revue historique (référence malheureusement égarée), envoyé à la Correspondance unitarienne par Fabien Girard.

Les mots grecs suivants sont utilisés : l
e nom stauros, le verbe stauroô, le verbe sunstaurôô (le préfixe sun voulant dire "avec"), le verbe anastauroô (ana signifiant "encore"), et le mot xulon (= bois).

" Le mot stauros ne se réfère pas spécialement à l’idée d’une croix faite de deux pièces de bois mais désigne plutôt un poteau vertical, un pieu ou un pilier, et est à rapprocher du pal, un instrument de supplice employé par les Assyriens, les Perses, les Carthaginois et les Egyptiens. C’est une potence à laquelle était attaché ou suspendu le supplicié, jusqu’à ce que mort s’ensuive, un pieu dressé auquel on pouvait prendre quelque chose ou qui pouvait servir à clôturer un terrain.

Quant au mot xulon, il désignait un bois coupé et prêt à être utilisé, un bois de chauffage ou bois de construction, une pièce de bois, une poutre, un pieu sur lequel les criminels étaient empalés … Les Galates 3 :13 révèlent : "Maudit soit quiconque est pendu au bois !" et le Deutéronome 21 : 22, 23 : "Si un homme coupable d’un péché passible de mort a été mis à mort et que tu l’aies pendu à un bois, son cadavre ne passera pas la nuit sur le bois."

iconographie traditionnelle (à gauche) et celle des Témoins de Jéhovah (à droite)

Le mot stauros désigne fondamentalement un pieu ou un poteau dressé sur lequel on pendait ou clouait les malfaiteurs. Le nom comme le verbe stauroô signifie "fixer à un pieu ou à un poteau", et non "fixer à une croix". Il en est de même pour le mot xulon. Il y a donc des raisons de penser que Jésus ne fut pas cloué sur une croix. Et même s’il l’avait été, l’Eglise a commis de graves erreurs iconographiques en le montrant transportant une croix. Ceux qui étaient condamnés à la crucifixion ne portaient jamais la croix entière. Seule la barre transversale appelée patibulum ou antenna était transportée tandis que le poteau vertical restait planté en permanence sur le lieu d’exécution. Le condamné était forcé de porter le patibulum, pesant tout de même près de 50 kilos, de la prison à l’endroit de l’exécution. L’image de Jésus portant sa croix [entière] sur le chemin du Calvaire et qui faut partie de la tradition, semble donc erronée.


En latin, le mot crux désigne un gibet ou une potence. Cela pouvait être un simple poteau d’une seule pièce sans traverse ou crux simplex. A Rome, les martyrs étaient souvent mis sur une croix en forme de T appelée crux commissa ou crux summissa. Citons aussi la crux capitata ou immissa qui avait une barre traversant le poteau à son sommet ; et pour finir la crux decussata composée de deux montants égaux et obliques comme un X, appelée aujourd’hui "croix de saint André" par allusion à ce martyr chrétien.


Comme le mot crux a été utilisé dans les traductions de la Bible en latin pour "traduire" le terme grec stauros et du fait de sa ressemblance au mot croix de la langue française, la confusion était inévitable."


Voir aussi l'article de Patrice Rollin "Stauros, la croix" du 10 avril 09, paru dans biblique.fr (lien), site de la Cellule régionale d'animation biblique (CRAB) en région parisienne de l'Eglise réformée de France 

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16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 09:40

Khalil Gibran (1883 - 1931), poète et peintre libanais, vécut aux Etats-Unis. Engagé dans une démarche spirituelle originale, il publia en 1923 son chef-d'oeuvre, Le Prophète, aujourd'hui traduit dans le monde entier. En français, il a été publié aux Editions Castermann en 1956, dans la traduction de Camille Aboussouan, et en 1992 par Anne Wade Minkowski, chez Gallimard, collection Folio classique (n° 2335).


En hommage, Michel Luciani a imaginé une suite, sous forme de poèmes en vers libres, intitulée : "Le Fils du prophète", et qu’il a mis en ligne (lien)

Le prophète Almustafa s’est retiré dans une île ; il y a formé son fils adoptif, Lechaïm, qui signifie "enfant trouvé" ; celui-ci débarque au port d’Orphalese, sur la côte, là où son maître a vécu. Les habitants viennent l’accueillir à son arrivée.


Il sait parler aux uns et aux autres, afin que chacun se sente reconnu, respecté, aimé, encouragé, transcendé surtout. La compassion est une façon de comprendre la souffrance d’autrui, ses désirs profonds, ses élans parfois désespérés ; c’est une communion avec l’être des autres afin d’aider à leur élévation morale et spirituelle, à ce que chacun puise en lui-même ce qu’il a de meilleur afin d’un mieux vivre à la fois individuel, personnel et fraternel.


le Prophète, dessin au fusain (1920) de Kalhil Gibran

Un Fils de prophète dans la lignée des maîtres gnostiques … à rencontrer ; une voix à entendre et à écouter, à aimer, pour se réconcilier avec soi-même et avec les autres.

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13 septembre 2009 7 13 /09 /septembre /2009 19:11

par Michel Théron.

Conclusion du chapitre intitulé  Fils de l'Homme du tome 2 de sa Théologie buissonnière, à paraître prochainement aux éditions Golias. Nous remercions l'auteur pour la pré-publication de ces "Bonnes feuilles". Après avoir évoqué le Fils de l'homme dans la Genèse, le Livre de Daniel, les Paraboles d'Hénoch, les Evangiles et l'Apocalypse, l'auteur termine dans cette conclusion par la version gnostique de cette expression. Jésus l'a fait sienne, mais c'est en quelque sorte comme précurseur et comme modèle initiateur pour nous tous. A nous, à notre tour, de devenir nous aussi Fils de l'homme ! 

Fils de l’homme, l’homme est donc fils de lui-même. Qu’est-ce à dire, sinon qu’il doit s’accoucher à lui-même, réaliser pleinement les possibilités les plus profondes de sa nature ? L’homme passe infiniment l’homme. Il n’est pas (essentiellement) ce qu’il est (accidentellement). L’homme doit devenir Homme. Il y a dans cette formulation une antanaclase fondatrice : c’est en rhétorique la répétition d’un même mot ou d’une même expression avec affectation d’un sens différent à chaque occurrence. Elle reflète le fond de la pensée gnostique, qui oppose toujours en l’homme son apparence (phainomenon)
, et son essence (ousia). Ou pour reprendre les termes de l’EvTh, qui lit à sa façon Gn 1/26 (l’homme créé " à la ressemblance et à l’image de Dieu "), la ressemblance au modèle : logion 84. – v. : Image*.

Tout le monde sent bien que des formules comme : "Une femme est une femme", "Paris sera toujours Paris", "Rome n’est plus dans Rome", ne sont pas des tautologies, mais des confrontations de plans. Pareillement pour une formule comme : "Ma vie n’est pas une vie", qui oppose la vie réelle à la vie essentielle, celle qui existe en tant qu’archétype dans l’esprit, et s’atteste dans le langage quand je prononce le mot vie. – v. : Vie*.


Si je dis à quelqu’un : "Tu n’es pas un homme", j’ai bien en moi l’idée de ce qu’un homme doit être, à quoi je confronte l’être que je vois. L’idée est bien plus forte que si je caractérisais par la qualification : "méchant homme", etc. "Je cherche un homme", disait aussi Diogène le Cynique en se promenant dans Athènes en plein jour, une lanterne allumée dans la main. Ne pensez pas qu’il eût des mœurs spéciales ! Il cherchait seulement quelqu’un qui fût digne de ce nom. En chaque homme, il cherchait l’Homme.


Bien sûr il doutait de le trouver. Mais on n’est pas obligé de partager ce pessimisme. Malgré la chute ontologique, la dégradation de l’essence dans l’accident, cette dernière continue d’y miroiter (antanaklasis en grec veut dire : reflet, éclat, écho). On sait aussi que l’antanaclase est l’archétype stylistique majeur de tout l’évangile selon Thomas. Réunir au second homme, imparfait, le premier ou le primordial, celui qu’il a été, qu’il peut être à certains moments et qu’il doit redevenir, est la tâche essentielle. Pour reprendre un mot de Nietzsche, il faut devenir ce qu’on est. Au fils de l’homme, faire succéder le Fils de l’Homme.


Alors ce Fils de l’Homme n’est plus ce juge extérieur dont on nous menace d’habitude dans la perspective du jugement eschatologique, mais il signifie ce que nous pouvons tous être dès maintenant, si nous nous réunifions à nous-mêmes, à notre être profond et essentiel, de cette façon : "Jésus a dit : ‘Lorsque vous faites le deux Un, vous deviendrez Fils de l’homme, et si vous dites : montagne, éloigne-toi : elle s’éloignera.’ " (logion 106).


photo Michel Théron

Ce qui permet ce miracle, l’ambulation de la montagne, c’est l’effort, le travail, réservé peut-être à certains seulement, qui peuvent réaliser leur propre unification. Ce n’est donc pas la foi qui soulève les montagnes, comme le dit le discours majoritaire tiré du texte canonique : "Je vous le dis en vérité, si quelqu’un dit à cette montagne : ‘Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer’, et s’il ne doute point en son cœur, mais croit que ce qu’il dit arrive, il le verra s’accomplir." (Mc 11/23 ; cf. Mt 17/20 et 21/21).

C’est que ce dernier discours, beaucoup plus simple, s’adresse à la foule, qui effectivement n’est pas naturellement portée à faire un tel effort de réunification intérieure, de réunion à soi-même. Qui ne meurt de n’être que soi ne sera jamais soi-même.

Voir plus d’éclaircissements sur cette problématique (dualité de la vie et réunion au "modèle instituant") dans
le site "autour des auteurs" ; article "deux vies" présentant un ouvrage de Michel Théron.

 

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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 18:18

"La Trinité chrétienne est une triade", par Jean-Claude Barbier, article à la Une de la Correspondance unitarienne, n° 88, février 09, 4 p. (suite et fin).

Cela nous invite à une relecture de la naissance de la religion chrétienne.

Celle-ci, fut à l’origine une simple voie juive, purement interne : Jésus était Juif, ses disciples aussi. Toutefois, les judéo-chrétiens prolongèrent le sabbat, avec le dimanche, et , avec le partage du pain et du vin, effectueront un rite de communion à Jésus. Ils l’invoquent pour qu’il revienne établir son Royaume. La première prière est le " Maranatha "
(= Reviens). Au regard de la loi romaine, ils bénéficient toujours du régime spécial accordé aux Juifs. 

La première distinction s’établit lorsque des craignants en Dieu, des Gentils, viennent rejoindre les premières communautés à l’injonction de Pierre, Barnabé et Paul. C’est à Antioche où s’activent Barnabé et Paul que les Romains vont, pour la première fois, dénommer la première voie : les disciples du Christ. La Voie est désormais visible de l’extérieur et elle sort de la matrice juive du fait qu’elle est composée de plus en plus de non-Juifs (et donc de personnes qui ne sont plus protégées par l’exception juridique juive).

Lorsqu’en 68 les Juifs se révoltent contre l’occupant ; ils ne sont pas aidés par les judéo-chrétiens ni les chrétiens non juifs. Le Temple est brûlé en 70. Le Sanhédrin, réfugié à Yavné décrète l’exclusion des chrétiens (y compris des judéo-chrétiens) des synagogues. C’est la rupture. Pour les Juifs " orthodoxes ", les judéo-chrétiens de Palestine sont des " Nazoréens " (
peut-être une déformation de " Nazaréens " ? dénomination en tout cas reproduite par les Actes des apôtres et l’évangile de Jean). Les chrétiens ne sont plus couverts par les autorités juives et donc exposés face aux autorités romaines qui leur reprochent de ne pas rendre le culte à César. S’ensuivront les martyres. 

Au IIème siècle, les pharisiens d’un côté et les chrétiens de l’autres sélectionnent les textes qui feront partie de leur canon. Le Symbole des Apôtres constitue un credo beaucoup plus élaboré que celui du kérygme de la Pentecôte. Puis, les chrétiens se lanceront dans la construction d’une idéologie englobante (et non plus seulement d’un culte à Jésus) avec le dogme trinitaire qui va tout chapeauter.

Ce n’est donc ni Jésus, ni même Paul qui ont fait du message originel une nouvelle religion, mais bel et bien les artisans de la Trinité. Cette " orthodoxie ", dont le premier jalon a été établi au concile " oecuménique " de Nicée en 325, n’aura de cesse d’être consolidé par les Docteurs et les Pères de l’Eglise grecque : Athanase d’Alexandrie (vers 298-373), relayé par Basile-le-Grand (329-379) et Grégoire de Nysse (331-341) en Cappadoce, Jean-Chrisostome (344-354) né d’une famille d’Antioche, etc. Grâce à eux, le Saint-Esprit est confirmé à Constantinople en 381 comme 3ème personne à part entière de la Trinité.

Les trois Pères grecs de la Cappadoce figurant en rosace de mosaïque sur la façade de l'église orthodoxe d'Aiud (en hongrois Nagyenyed), en Transylvanie. Photo, Jean-Claude Barbier, juillet 2005.

Le christianisme, désormais allié à l’empereur romain, est une Eglise régnante sur la terre entière. Grégoire de Nyzance, affirme : "Les anges sont les ministres de la volonté de Dieu, ils sont naturellement et par communication, une force extraordinaire ; ils parcourent tous les lieux et se trouvent partout, tant par la promptitude avec laquelle ils exercent leur ministère que par la légèreté de leur nature ; les uns sont chargés de veiller sur quelques parties de l'Univers qui leur est assigné par Dieu, de qui ils dépendent en toute chose; d'autres gardent les villes et les lieux saints. Ils nous aident dans ce que nous faisons de bien".

Le culte marial va rapidement se greffer sur la Trinité : Marie est mère de Jésus et donc " mère de Dieu " puisque Jésus est Dieu. Le dogme est édicté au concile d’Ephèse en 431 et le patriarche de Constantinople, Nestorius, déposé pour avoir proposé quelle n’était seulement que la mère de Jésus – à savoir la partie humaine de la seconde personne de la Trinité ! Cette logique se continuera avec la Dormition (le corps de Marie a été élevé au ciel pour échapper à la putréfaction) et, au XIX° s., par l’Immaculée conception (qui est l’exemption du péché originel à sa propre naissance afin que l’embryon Jésus-Dieu ne soit pas, dans le ventre de sa mère, en contact avec le péché). Pourtant, cette 4ème composante, Marie Téotokos (mère de Dieu), ne constituera jamais une quaternité; elle restera à l’état d’appendice. Le trèfle de saint Patrick ne comprendra que 3 feuilles ...

Qu'importe, avec la Trinité, la Vierge Marie, les archanges et anges gardiens, la cohorte des saints, sans oublier le Diable, la chrétienté offrira suffisamment de points de repère pour avoir réponse à tout et enfermer les personnes dans un univers qui se suffira à lui-même, une énorme bulle théocratique. 

Du côté de l’hindouisme, faut-il accuser aussi la Trimoûrti de l’immobilisme social et culturel des masses populaires de l’Inde ? Au sein de cette architecture, les repères se sont multipliés, enserrant l’homme dans un véritable filet aux mailles serrées. Aujourd’hui, l’hindouisme a adopté des accents nationalistes, affirmant une tolérance interne (le polythéisme) mais rejetant les mouvements religieux " étrangers " même pour le catholicisme et l’islam qui sont pourtant anciens. Assurément, il peine à se moderniser, à se laïciser, à se rationaliser, préférant ses pesanteurs qui attirent les ferveurs du peuple et la transmission conservatrice entre les générations, ne dissociant pas la culture de la théologie.

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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 18:10

"La Trinité chrétienne est une triade", par Jean-Claude Barbier, article à la Une de la Correspondance unitarienne, n° 88, février 09, 4 p. (suite).

Y aurait-il eu une influence de la civilisation indienne ?

Nous savons que, de leur exil à Babylone, les Judéens ont ramené des éléments  qui étaient jusqu’alors " étrangers " à la culture hébraïque : les messagers de Dieu deviennent des archanges avec des noms propres (Raphaël qui guide les voyageurs, Gabriel qui fait les annonces) et un chef d’armée (Michel). Ces influences d’Orient continuent à se faire sentir même après le retour d’exil, comme par exemple avec l’espérance d’une résurrection des corps et l’attente d’un Jugement moral (hérités du zoroastrisme), avec la menace d’une damnation éternelle pour les uns, d’une vie heureuse pour les autres. Egalement avec le célibat et le végétarisme chez les Esséniens que l’on peut mettre en relation avec ce qui se pratique en Inde.

Depuis l’expédition d’Alexandre le Grand dans la vallée de l’Indus, le monde méditerranéen a été mis en relation d’une façon directe avec ce foyer culturel. Les conceptions philosophiques hindoues étaient connues du monde grec au début de notre ère. La ville d'Alexandrie accueillait d'ailleurs une communauté indienne et des témoignages grecs sur le culte vishnouite du IIème siècle avant J.-C. existent (dont celui de Héliodore, fils de Dion).

batik indien représentant la Trimoûrti d'après une sculture ancienne du site "Elephant Cave"

 L’indianiste français Alain Daniélou (Mythes et dieux de l'Inde, Champs Flammarion, 1994) n’hésite pas à établir un parallèle entre les déités de la trimoûrti hindouiste et celles de la trinité chrétienne. Dieu le père, le procréateur, est à rapprocher de Shiva*, le dieu se substituant à son organe de création, le lingam ; Vishnu serait alors Dieu le fils, descendant sur la terre sous forme d'avatars. On trouve d'ailleurs un certain nombre de similitudes ou ressemblances entre Krishna et les autres avatars et le Christ, comme on en trouve d'ailleurs avec certains héros grecs ; Krishna et Achille ne meurent-ils pas de la même façon, une flèche dans le talon. Ces similitudes entre Jésus et Krishna ont fait l'objet d'étude par des auteurs comme Gerald Massey (1828-1907), Kersey Graves (1813-1883), un quaker de l'Indiana, et d'autres encore. Quant au Saint-Esprit, il ne semble pas avoir mieux réussi sur le plan de la dévotion que Brahmâ (à qui, dans toute l’Inde, un seul temple est consacré).

* Je verrai plutôt un rapprochement avec Brahmâ !

Il va de soi que l’influence irait dans le sens de l’hindouisme au christianisme puisque la réforme qui marque le passage du védisme à l'hindouisme date du IVe ou IIIe siècle av. J.-C., même si elle ne s'est imposée largement que plus tard.

Cela dit, la comparaison avec la Trinité chrétienne est à la fois imparfaite et contestée, dans la mesure où certains hindous ont tendance à privilégier les uns Shiva, les autres Vishnu, explique Arthur L. Basham. Pour Wilhelm Schmidt comme pour Max Müller, les influences entre hindouisme et christianisme, si elles ont eu lieu dans une moindre mesure, ne sont survenues que tardivement.

Mais au-delà des comparaisons de figures à figures, toujours imparfaites et en partie subjectives, ne faut-il pas adopter une approche structuraliste ? C’est l’architecture qui importe, indépendamment du contenu ; c’est finalement la mise en relation entre les déités, pour en faire un système englobant, qui est en jeu. Les triades en sont d’autant plus puissantes qu’elles sont unitaires dans leur projet, ne laissant plus d’échappatoire. Elles annulent les alternatives, les ailleurs, les choix multiples, les no man’s land. Elles proposent une vision totale, complète, bouclée, finie, harmonieuse pour l’esprit abstrait.

Elles font le délice des esthètes. Les légendes, retransmises par les théâtres populaires, s’en donnent à cœur joie avec les relations matrimoniales ou adultérines, filiales ou incestueuses, sinon contre nature avec les animaux comme le taureau, les avatars et autres apparitions fantaisistes, etc. L’imaginaire religieux n’a pas de bride sur le cou.

Mais elles enferment dans un système où les points de repère se multiplient, en vase clos : la fatalité du chiffre 3 qui, comme le 1, peut engendrer un univers totalitaire … Toutes les religions ont d’ailleurs cette tendance à être englobantes. Si le judaïsme en est resté au monothéisme, il n’en a pas moins multiplié les fêtes (avec obligation de monter à Jérusalem pour deux d’entre elles, la Pâques et les Tentes) et les interdits alimentaires. L’islam orchestre toujours, chaque année, le grand pèlerinage à La Mecque et le Coran a multiplié les anathèmes à l’encontre des " infidèles ".

Dans cette optique, l’explication de la Trinité chrétienne tiendrait moins à une lecture déductive des Ecritures (les argumentaires trinitaires isolent péniblement quelques versets de leur contexte) qu’à une volonté de construire un système de croyances englobant, lequel donnera effectivement naissance à la chrétienté – un système clos où l’Eglise avait réponse à tout ... du moins tant que les hommes vivaient dans l’ignorance. La Renaissance sera un retour à la Vie, à la découverte du Monde, à une curiosité qui s’était déjà exprimée lors de l’Antiquité, à des regards humains ... et, enfin, humanistes.

à suivre ...

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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 17:53

par Jean-Claude Barbier, article à la Une de la Correspondance unitarienne, n° 88, février 2009, 4 p.

Les religions n’aiment pas être comparées les unes aux autres car, bien souvent, elles prétendent à la vérité exclusive, du moins à leur excellence, à leur particularité irréductible, si ce n’est à leur " révélation " historique (Moïse sur le mont Sinaï pour le judaïsme, le Saint-Esprit pour le christianisme, l’ange Gabriel pour les musulmans, etc.). En cela, le théisme est un progrès puisqu’il dépasse les révélations en faisant appel à la raison humaine et à l’observation des lois de la Nature. Quant aux sciences humaines, elles mettent carrément ces vanités particularistes au parc des attractions (même si elles ne le disent pas aussi brutalement afin de ne pas vexer les fidèles).

Il y a donc bel et bien triade chrétienne avec la Trinité, même si chaque triade des civilisations indo-européennes a sa propre genèse et histoire.

La védique
(formée d'Agni, seigneur du feu sacrificiel et du foyer, d’Indra, divinité de la guerre et incarnation de la force et de Sûrya qui s’assimile au soleil et à la génération), l’hindouiste (dieux Brahmâ, le créateur, Vishnou, associé à la conservation et à la protection, et Shiva symbolisant la destruction), la celtique (attestée par le poète latin Lucain et qui aurait été composée de Taranis, Esus et Teutatès), la nordique (représentée par Odin, en position de dieu suprême et représenté borgne, Tyr ou Thor, le dieu de la Guerre porteur d’un marteau, et Freyr, qui représente la vie et la fertilité en brandissant un épi).

La Rome antique, quant à elle, a hérité de la triade ombrienne avec Jupiter (signe de souveraineté), Mars (qui manifeste la force guerrière) et Vofionus ; triade remplacée par la pré-capitoline avec l’hégémonie latine : Jupiter, Mars, Quirinus (qui prend en charge la production et la fécondité), puis par la capitoline, vénérée sur la colline du Capitole et qui comprend Jupiter déjà cité et qui garde son rôle, Minerve, déesse de la sagesse mais aussi de la guerre, donc aux attributs guerriers (égide, lance) et qui prend la place de Mars pour incarner la force guerrière ; Junon, quant à elle, symbolise le mariage lorsqu'elle est représentée recouverte de voiles, ou est associée à la fécondité lorsqu'elle en tient l'emblème, une pomme de grenade.

C’est dans un monde hellénisé, profondément marqué par la domination romaine, que la voie judéo-chrétienne devient une nouvelle religion, désormais distincte du judaïsme, et va prendre son essor au IIème et IIIème siècles, avant de devenir, au IVème, la religion officielle de l’empire romain grâce à l’empereur Constantin.

Mais pourquoi ces triades ?

Selon la thèse de Georges Dumézil, elles reflèteraient, au niveau du sacré, les fonctions tripartites autour desquelles s’organisent des sociétés : religieuse, liée au sacré (avec un clergé, un droit enraciné dans le sacré), politique et militaire, liée à la force, enfin productrice, liée à la fécondité.

On peut penser aussi à la valeur symbolique du chiffre trois : son rôle en géométrie avec les figures du triangle et du cercle, sa connotation culturelle par exemple dans la Bible (les trois étrangers qui se présentent à Abraham, les trois mages qui viennent adorer l’enfant, etc.).

J’avance ici une autre hypothèse : les triades fonctionnent comme des matrices symboliques qui servent à coordonner les puissances surnaturelles existantes à partir d’un premier pôle dominant. Elles s’avèrent particulièrement efficaces dans des sociétés qui deviennent de plus en plus composites du fait des relations commerciales, des mouvements migratoires, du développement de cités attractives, des guerres de conquête, etc. Hégémonies régionales, royaumes et empires adoptent alors des panthéons où toutes les divinités trouvent place, afin que chacune de leurs composantes sociales soit le plus possible intégrée. L’ancienne Kaaba, à La Mecque, bien positionnée sur des voies caravanières, était une maison des dieux.

Ce sont en quelque sorte des clefs de voûte d’une architecture religieuse la plus englobante possible où toutes les divinités sont hiérarchisées, mises en relations de parenté (mariées, engendrées, etc.), en tout cas acceptées. Architecture la plus totale donc, certes libérale pour ceux qui sont à l’intérieur et qui acceptent de jouer le jeu de l’intégration, mais parfois exclusive pour les teigneux comme les premiers chrétiens qui rejetèrent ostensiblement les banquets officiels à César (sans être pour autant protégés par le statut particulier que les Romains avaient accordé exceptionnellement aux Juifs).

Sculpture de la Trinité à la Faculté de théologie catholique à l'Université du Québec

Trimoûrti hindouiste, Trinité chrétienne, dans les deux cas, on passe d’un trio de divinités ou d’entités bien identifiées à leur fusion sous la forme d’une sorte de tronc commun qui s’affirme comme unitaire tout en laissant l’expression de trois manifestations bien spécifiques et complémentaires. La triade védique se réfère à un feu primordial, l’hindouiste à un même œuf. Chez les chrétiens du IIème siècle, à la formule ternaire – le Père, le Fils et le Saint-Esprit -, qui est celle du baptême ou encore celle du symbole des Apôtres, succède une formule trinitaire qui, elle, est très différente puisqu’elle fait appel aux avatars, à savoir un Dieu (toujours affirmé comme unique) qui se manifeste de trois façons : Dieu le Père (la Création), Dieu le Fils (l’Histoire, celle du salut), Dieu le Saint-Esprit (pour animer la communauté des fidèles). C’est donc plus que la triade romaine qui, elle, ne va pas jusqu’à la fusion.


A noter que ces triades, qui pourtant revendiquent une même unité dont les éléments sont indissociables, encore distinctes mais soudées pour l’éternité, étroitement interdépendantes, sont en fait hiérarchisées : elles s’énoncent toujours dans le même ordre ! De là le subordinationisme du prêtre Arius d’Alexandrie (Jésus est dieu mais en second car il a été engendré par Dieu le Père) et la crise arienne (interne à la triade chrétienne) que le concile de Nicée trancha en 325 à la défaveur d’Arius.


Nous savons que l’islam, né en milieu sémitique, à l’égal du judaïsme, rejettera d’une façon catégorique ce genre d’association
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à suivre ...

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