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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 09:32

LES YEUX DE L’HISTOIRE, par Jean-Marc Van Hille

 

ndlr - Nous assistons actuellement au passage d'une exégèse des textes dit sacrés (Bible, Coran, etc.) jusqu'ici menée principalement par des théologiens  - qui effectivement peuvent partir des présupposés de leur propore Eglise ou encore participer à des courants idéologiques modernistes comme la théologie de la Libération, le féminisme, le Genre, etc. - à une exégèse  initiée cette fois-ci directement par des scientifiques : linguistes, historiens, archéologues, anthropologues, etc.. Entre autres, la revue "Le Monde de la Bible" ( lien) témoigne bien à notre avis de ce passage de relais. Ce texte de Jean-Marc van Hille, que nous publions ici en inédit, rend bien compte du travail difficile de l'historien dès lors qu'il est sous la tutelle de la théologie !


A moins d’être affligé de strabisme, l’historien peut-il étudier des textes fondamentalement différents avec le même regard ? En d’autres termes, est-ce le même historien qui analysera par exemple un combat naval de la guerre de Sept Ans en s’appuyant sur les volumineuses archives disponibles à Vincennes, ou qui fera l’exégèse d’un des Évangiles ou de tout autre texte du Nouveau Testament ? Pourra-t-il y apporter le même soin, la même précision, accorder la même confiance aux sources ? A l’évidence la réponse est négative. Et cependant il s’agit bien du même historien !


Le problème est que les Évangiles et autres écrits néotestamentaires ne sont pas des textes historiques au sens premier du mot, puisque on n’en connaît que rarement les auteurs, qu’on en ignore généralement les sources, que selon les conclusions – fiables ou non – du Jesus Seminar, 80% des paroles attribuées à Jésus n’ont jamais été prononcées par lui, et que même certaines Lettres attribuées à Paul ne sont pas de lui.


eusebius_de_cesaree.jpgL’Histoire – et l’art subtil de l’étudier – ne datent pas d’aujourd’hui. C’est Hérodote, né vers 485 avant notre ère à Halicarnasse, qui en est le père et le créateur du mot istorev, istoreô, qui signifie « je rends visite à ». L’Histoire est donc une visite du passé, ce qu’on cherche à comprendre, ce sur quoi on veut faire une véritable enquête. Après Hérodote vinrent Hellanikos, Thucydide et Euripide mais il fallut attendre le 4ème siècle de l’ère courante pour rencontrer le premier véritable historien chrétien, Eusèbe de Césarée, né vers 263, et très proche de l’empereur Constantin. Il est donc déjà « sous influence » puisque alors l’Église naissante est soutenue par le pouvoir. On ne peut donc pas considérer qu’il soit totalement impartial. Néanmoins il passe pour être la source majeure de l’histoire du christianisme des premiers siècles. Son Histoire ecclésiastique en dix volumes couvre la période depuis la fondation de l’Église jusqu’à Constantin, mais ne concerne pas les Évangiles.

 

portrait d'Eusèbe de Césarée (vers 265 - vers 340).


Donc notre historien devra changer de regard en passant de la bataille de Coromandel le 27 avril 1758 aux récits évangéliques. Sera-ce possible ? Pourra-t-il accepter la spéculation intellectuelle inévitable devant le manque de sources indiscutables et l’absence d’archives ? « L’obligation de vérité » ne pouvant exister dans l’exégèse des Évangiles puisqu’il y a autant d’interprétations que d’exégètes, on ne saurait donner à ces derniers le nom d’historiens. L’Histoire doit respecter le passé ; or, de la véritable vie de Jésus, on ne sait que très peu de choses. L’historien se doit d’être objectif, même si cela relève parfois de l’utopie ; l’exégète est trop souvent subjectif. Ses recherches seront donc toujours sujettes à caution et ses résultats scrutés avec la plus extrême prudence.


Ce sera donc un homme différent, selon qu’il étudie une guerre du XVIIIe siècle ou des événements des trois premiers, qui publiera les résultats de ses recherches. Sur la guerre il disposera de tonnes d’archives, des Évangiles il n’aura qu’une tentative de reconstitution de la Source Q ou des textes de quelques apocryphes qui auront échappé à la censure des scribes constantiniens.


Le conflit n’est pas facile à résoudre car la subjectivité n’inspire pas confiance.C’est bien cet antagonisme entre historien et exégète qui rend la tâche du théologien ardue et qui fait qu’il est, au fond, peu connu et souvent ignoré du grand public.


Dans son édito du n° 263 d’Évangile et Liberté, Raphaël Picon le déplore d’ailleurs avec amertume. Le terme « théologie » couvre un si grand nombre de disciplines que le public s’y perd. Annoncerait-on un Jesus Seminar en France que la conférence des évêques appellerait aussitôt aux manifestations dans la rue, criant à l’hérésie ! L’information passerait de toutes façons inaperçue des médias. Et cependant dans les deux spécialités, histoire et exégèse, le chercheur espérera toujours découvrir un manuscrit qui apportera une lumière nouvelle, et pourquoi pas la réponse à telle question demeurée mystérieuse depuis vingt siècles.


Je ne peux pas adhérer à ce qu’écrit le pasteur Gilles Bourquin dans son article intitulé La critique de l’histoire des évangiles, Reimarus, Strauss, Renan et Bauer. « Peu importe donc que les récits évangéliques soient historiques ou non, ce qui compte, c’est la transmission des idées religieuses qu’ils véhiculent » (Évangile et Liberté n° 263, novembre 2012). Une telle remarque signifie l’abdication de l’historien devant un texte obscur, en le contraignant à s’attacher au sens du texte sans avoir la moindre confirmation de son authenticité. Imaginons le même historien analyser la bataille de Coromandel à partir de son récit dans une bande dessinée pour enfants ! Rien ne lui permettrait de conclure que ce qu’il lit est faux (on a lu certains albums de Tintin et Milou où figuraient des détails historiques rigoureux), mais il ne lui viendrait pas à l’idée de rédiger une thèse à partir de cette seule source !


Exégète ? Historien ? Qui doit trancher ? L’exégète aura-t-il la même honnêteté de reconnaître qu’il ne s’est pas « laissé séduire par une lecture préconçue » des récits bibliques ? Son champ de recherches a été le domaine réservé de la théologie catholique jusqu’à Luther qui, après John Wycliff (1330-1384) et Jean Hus (1369-1415), s’est opposé au thomisme dans le grand courant humaniste de la Renaissance où Érasme et Lefèvre d’Étaples avaient insisté sur l’impérieuse nécessité de revenir aux textes originaux hébreu et grec - aux dépens des commentaires que des siècles de toute-puissance romaine avaient imposés - rompant ainsi avec la tradition scolastique. En 1521 Luther fut excommunié ; l’année précédente il avait publié son Traité de la liberté chrétienne où il déclarait que le chrétien était l’homme le plus libre, et en toutes choses. L’Église catholique pour qui le concept de liberté de pensée s’oppose à tous ses diktats, ne pouvait que réagir violemment.

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Published by Jean-Marc van Hile - dans exégèse biblique
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