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19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 15:02

« UNE HISTOIRE TRAGIQUE, UN PEUPLE ETRANGE, UNE RELIGION MECONNUE » - Dans le grand Sud-Ouest quelques familles à Saint-Jory, au nord de Toulouse se souviennent de l'identité religieuse de leurs ancêtres, de leurs luttes, leurs échecs et émigration... Des chrétiens venus d'Asie ! - par Michel Jas, pasteur de l’Eglise réformée de France (ERF) paru dans la revue protestante ENSEMBLE, n°68/ JANVIER 1992, rubrique « Eglises du Moyen-Orient ». Reportage reproduit dans les Etudes unitariennes avec l’autorisation de l’auteur

eglise_assyrienne__famille-a-toulouse.JPG1924 à Saint-Jory (près de Toulouse) un groupe de réfugiés « chrétiens assyriens » est accueilli par la famille du général Elloff. On aperçoit Mme et le Général en arrière plan.


A l'extérieur du village, à la lisière d'un bois de chênes, entouré par de larges prés, j'aperçois le château de mon ami Kodé' da Elloff et de sa compagne. Ma voiture passe devant un haut portail ouvert, un peu rouillé. Monsieur Elloff entouré par ses chiens de chasse m'attend. Nous nous entretenons du vide laissé depuis le décès de son frère aîné cet été ; de la nombreuse assemblée réunie au temple du Salin à l'occasion des obsèques.


K. Elloff : chez nous, le droit d'aînesse a de l'importance, David était le troisième de la famille ; moi, le huitième enfant. C'est lui qui, après le décès en 1969 de notre frère aîné Dimitri, s'était chargé de la cause de notre peuple. Dimitri avait créé, en 1960 à Toulouse, l'Association des Assyriens et amis des Assyriens (AAAA) et, en 1966 a organisé à Pau le premier congrès mondial assyrien d'où est sorti l’Alliance universelle des Assyriens (AUA). David avait repris le flambeau. Il entretenait une correspondance importante avec la diaspora assyrienne du monde entier : Etats-Unis, Australie, Suède, Allemagne, Irak, Iran, Liban, etc. Mais il nous parlait peu de ses relations et de ses démarches ; c'est pour cela qu'à Toulouse certains jeunes de notre communauté ont créé une association indépendante, ce qui nous a énormément peinés.

M. Jas : je les avais à l'époque aidés pour une demande de subvention. J'avais indiqué pour compléter le dossier pour le maire de Toulouse que la "croix occitane" avait très certainement été prise au Moyen âge par les comtes de Toulouse aux chrétiens nestoriens au moment des croisades.
K. Elloff : peu de personnes connaissent notre cause.
M. Jas : on entend parfois parler de « kurdes-chrétiens », que pensez-vous de cette appellation ?


eglise_assyrienne_st-jory_chateau.JPGDevant le château de Saint-Jory. M. Kodé'da Elloff, le fils du Général. nterviewé dans ce reportage. Photo et reportage : Michel Jas


K. Elloff : mon prénom Kodé' da est kurde. Il signifie « Dieu donné » ! Mais notre langue n'est pas le kurde. L'assyrien est de l'araméen, plus précisément du syriaque oriental (araméen moderne). Nous comprenons aussi le syriaque occidental parlé au Liban et en Syrie à côté de l'arabe. C'est une question d'accent, chez eux les mots se terminent par des « o », chez nous par des « a ». Il y a une dizaine d'années à la télévision, l'émission juive du dimanche matin a présenté les juifs du Kurdistan qui ont émigré aujourd'hui près de Tel-Aviv. Eh bien, ils parlaient exactement l'assyrien : je comprenais absolument tout !
M. Jas : vous parlez donc le syriaque.
K. Elloff : l'assyrien. C'est ma langue maternelle. A Saint-Jory nous parlions l'assyrien à la maison et pratiquions le français à l'école. Ma mère, en plus de notre langue et du français, savait parler le turc et l'arménien. Elle comprenait aussi le kurde, mais sans savoir le parler.
M. Jas : j'ai lu que Tarek Aziz, ministre de Saddam Hussein, était chrétien, et comme vous assyrien.
K. Elloff : il semblerait que oui, mais je ne sais rien de plus à son sujet ; il doit appartenir à une petite communauté assyrienne de Bagdad proche du pouvoir Baas. Une minorité de la minorité en quelque sorte ! ...
M. Jas : est-ce qu'on peut savoir l'attitude des Assyriens d'Irak pendant la guerre du Golfe ?

eglise_assyrienne_st-jory_kodeda-elloff.JPG

K. Elloff : ils durent souffrir autant que les Kurdes parce qu'ils vivent dans les mêmes régions montagneuses aux frontières avec la Turquie et l'Iran et certainement davantage à cause de leur confession chrétienne... Je viens de lire que 20 000 chrétiens auraient été tués par Saddam au moment de la révolte kurde, 75 000 expulsés et près de 100 églises détruites... Les ecclésiastiques irakiens, eux, évidemment, font des déclarations modérées.
M. Jas : je suis terrifié. Les chrétiens nestoriens qui étaient nombreux au Moyen-Age puisqu'ils avaient évangélisé la Chine et l'Inde, n'étaient déjà plus que l'ombre d'eux-mêmes après leur repli en Hakkiari, puis le génocide au début du siècle.
K. Elloff : nous avons lutté aux côtés des Alliés lors de la première guerre mondiale, puis nous avons été abandonnés à nos persécuteurs quand les Occidentaux se sont retirés.
M. Jas : j'ai entendu au moment de la guerre du Golfe que les chefs kurdes avaient lancé sur leurs radios des appels à la révolte en kurde et aussi en assyrien.

 

Monsieur Kodé'da Elloff dans la salle principale du château. Photo Michel Jas.


K. Elloff : les assyriens ont plusieurs fois lutté aux côtés des indépendantistes kurdes pour la liberté dans nos montagnes ; notamment aux côtés de feu le général Barzani, père de l'actuel chef indépendantiste kurde qui lutte contre Saddam. Mais malheureusement nous n'avons jamais pu passer d'accord satisfaisant avec les Kurdes. Ils sont plus nombreux que nous et ne veulent pas reconnaître notre identité araméenne. Ils désireraient nous intégrer en tant que "Kurdes-chrétiens", ce que bien entendu nous ne pouvons pas accepter.

M. Jas : je ne comprends pas votre refus.
K. Elloff : les Kurdes nous ont tout le temps persécutés.
M. Jas : ils sont musulmans aussi.
K. Elloff : il existe une petite secte religieuse non-musulmane chez les Kurdes, des gnostiques appelés "Yézidis" ou adorateurs du Paon (les
musulmans disent "adorateurs du diable"). Nous avons accueilli chez nous, il y a cinq ou six ans, un chef Yézidi qui passait à Toulouse. Mais je ne connais pas les secrets de leur religion.
M. Jas : Parlez-nous de vos parents.
eglise_assyrienne_general_agha_petros.JPGK. Elloff : mon père, le général Agha Petros Elloff (photo jointe), était commandant en chef des forces assyro-chaldéennes (les chaldéens, majoritaires dans le pays, ce sont des Assyriens convertis au catholicisme). Au moment de la guerre 14-18, il fut contacté par les Alliés pour former une armée contre les forces turco-allemandes... Il entreprit 12 combats et remporta 12 victoires ! Je ne sais pas s'il est né dans la plaine de Mossoul, à côté des ruines de l'antique Ninive, ou plus au nord dans le Hakkiari aux confins de la Turquie, de l'Iran et de l'Irak. Nos tribus vivaient en relative autonomie dans ces montagnes très isolées avant les bouleversements coloniaux puis nationaux modernes.
Ma mère qui s'appelait Akras Zarifa est née à Ourmiah, l'actuelle ville de Rézaié en Iran. Elle était aussi d'une « bonne » famille. Mon grand' père était consul de Perse.

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