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20 septembre 2011 2 20 /09 /septembre /2011 15:33

"Le christianisme dans le contexte des cultes à mystère : Jésus et Dionysos", par Jean-Claude Barbier, communication au Groupe "Religions" du Réseau d'échanges des savoirs (RES) de Gradignan-Malartic, séance du 19 septembre 2011.

 

Les noces de Cana, Jn 2, 1-11
Illustration : Les noces de Cana par Corinne Vonaech, acrylique 1997, vu sur le site de l’Ordre franciscain séculier de Sherbrooke, article de Sébastien Doane, bibliste à Montréal (Québec), 8 septembre 2009 « le vin : de la débauche à l’alliance avec Dieu » (lien).

noce-de-Cana.jpgSeul l’évangile de Jean parle des noces de Cana où Jésus, accompagné de ses disciples, et sa mère furent invités. Il convient donc de s’interroger sur cet inédit par rapport aux évangiles antérieurs.

 
Pour cet évangile, Cana est le bourg d’origine du Galiléen Nathanaël que Jésus vient de connaître lors de son séjour auprès de Jean-Baptiste à Béthanie, sur la rive Est du Jourdain, non loin de là où il se jette dans la Mer morte. Nathanaël lui a été présenté par Philippe, celui-ci étant originaire de Bethsaïde comme Simon-Pierre et André (ceux-ci étant frères). Jésus, ayant exprimé son désir de rentrer en Galilée après son baptême, on peut penser qu’il fit ce retour en compagnie de ces disciples galiléens de Jean-Baptiste dont il venait de faire la connaissance.


L’itinéraire géographique a pu être le suivant : Jésus, avec ses nouveaux amis galiléens, passe à Nazareth où il rend visite à sa famille, puis il se rend à Cana, un peu plus au nord, avec sa mère et ses disciples, puis descend ensuite à Carpharnaüm, avec les mêmes « et ses frères » (Jn 2, 12). Cet itinéraire géographique s’inscrit dans ce qu’on appellera « la semaine inaugurale » : 1er jour, le témoignage de Jean ; 2ème jour, le baptême de Jésus ; le 3ème jour le recrutement des deux premiers disciples : André et le Disciple que Jésus aimait ; 4ème jour : recrutement de Simon-Pierre ; le 4ème jour, Jésus s’apprête à repartir pour la Galilée et recrute Philippe et Nathanaël * ; 7ème jour, à Cana car,  comme le précise une note de la Bible de Jérusalem, le 3ème jour mentionné en Jn 2, 1 est à compter après la rencontre avec Nathanaël.
* curieusement l’évangile de Jean ne parle pas du recrutement des fils de Zébédée, lesquels étaient pêcheurs du lac de Galilée à Capharnaüm comme Simon-Pierre, André et Philippe (quant à eux originaires de Bethsaïde ; Simon-Pierre habitait à Capharnaüm chez sa belle-mère que Jésus guérit).


Mais l’épisode fut-il historique ?  Provient-il des notes du Disciple que Jésus aimait ou bien fut-il un ajout du rédacteur final de l’évangile de Jean, que nous appellerons Jean l’évangéliste * ? - et non Jean l’apôtre ! celui-ci aurait été manifestement trop âgé à la date de rédaction – vers 90 – et en tout cas ne disposait pas du niveau culturel pour en être l’auteur.  On peut en effet s’étonner de plusieurs aspects de ce texte :


1 - Les évangiles synoptiques font allusion aux très mauvaises relations entre Jésus et sa famille : le fils aîné n’a pas repris l’atelier de son père, préférant les études auprès des rabbins pharisiens, ou encore s’absentant durant plusieurs années dans une cellule essénienne dans le désert de Judée, en tout cas célibataire à plus de 30 ans alors que tout Juif se doit de contribuer à la promesse de fertilité faite à Abraham. Or, Jean l’évangéliste veut nous faire croire à la belle unanimité familiale de la mère de Jésus et de ses frères l’escortant à Capharnaüm (2, 12), après qu’il eut été le héros des noces de Cana ; c’est vraiment trop idyllique pour être vrai !


2 – L’évangéliste Jean, nous dit dans ce texte que Marie a été au début du ministère public de Jésus, comme elle le sera jusqu’au bout au pied de la Croix (toujours lui seul, 19, 25-27). Or, dans les autres textes elle n’apparaît comme participante qu’après la mort de Jésus, dans la « chambre haute » qui sert de lieu de réunion aux Douze, lesquels ont été rejoints par la mère et les frères de Jésus (Actes des apôtres, 1, 13-14), puis elle disparaît des récits. On a là deux versions incompatibles ; mais Jean l’évangéliste rédigeant à Ephèse où préside la grande déesse mère Arthémis, on comprend qu’il ait eu besoin de valoriser la figure de Marie afin de concurrencer cette influence. La dévotion mariale, dont Luc jeta les prémices avec son Evangile de l’enfance, et que le Matthieu grec prolonge avec une généalogie de Jésus où l’Histoire sainte passe par les femmes  et où Marie est placée à la tête de la nouvelle lignée de croyants (les Nazôréens, les « sauvés »), se trouve ici largement confirmée. Mais nous somme là dans l’idéologie et non plus dans l’Histoire.


3 – Alors que les autres évangiles situent Capharnaüm comme ayant été la base opérationnelle de l’action de Jésus en Galilée, l’évangile de Jean s’attarde à Cana, certes une ville de Galilée, mais à l’intérieur des terres. Il y a les noces de Cana, puis, de nouveau de passage à Cana (Jn 4, 46-47) la rencontre avec un fonctionnaire royal (v. 46) / un officier (v. 49) de la bourgade et la guérison de son fils qui se mourait à Capharnaüm « Ce fut là un second signe accompli par Jésus à son retour de Judée en Galilée » (v. 54) *. Manifestement, Jean l’évangéliste utilise cette bourgade, qui est sur l’itinéraire entre la Galilée et Jérusalem, comme un contre poids par rapport à Capharnaüm ; de même qu’il insiste sur la présence de Jésus à Jérusalem lors des fêtes, en Judée chez ses amis de Béthanie (Marie, Marthe et Lazare) ou à Ephraïm lorsqu’il fallut trouver refuge après la condamnation à mort par le sanhédrin, et en Samarie avec la rencontre de la Samaritaine (là aussi relaté par Jean seul !).

Nathanaël se trouve ainsi tiraillé entre l’évangile de Jean qui met ainsi sa bourgade sur le boisseau et les évangiles synoptiques où il n’est pas même pas nommé, mais où il apparaît sous un autre nom, celui de Barthélémy.
* un centurion romain, selon Mt 8, 5-13, mais celui-ci se déplace lui-même à Capharnaüm pour faire sa demande auprès de Jésus ; pour Lc 7, 1-10, le centurion, ami des Juifs et qui avait fait construire la synagogue, lui envoie des Anciens et, sur ce, Jésus prend la route de Cana.


4 – Le miracle en question, la transformation de l’eau en vin, discrédite le texte dans sa lecture littérale. Alors que certaines guérisons dites miraculeuses peuvent recevoir des explications : exorcisme de gens qui se sentent possédés par des démons ou par le Diable, sortie de crise épileptique, sortie de coma, aide psychologique et effet de bien-être par contact physique, par un regard ou un geste compatissant, grâce à une parole compréhensive, un contexte fortement émotionnel, etc., les miracles inversant les lois de la Nature se heurtent par contre à l’incrédulité.
Michel Benoît (Dans le silence des oliviers, 2011 : 56-58), qui attribue ce passage au Disciple que Jésus aimait, veut à tout prix y trouver une explication plausible : Jésus, du temps où il avait pris la suite de son père, se trouvait en contact avec les élites juives hellénisées de Sepphoris  et de Capharnaüm en sa qualité de tâcheron intervenant dans les travaux de bâtiment. Il y vit comment on coupait le vin avec de l’eau, avant de servir, le vin brut n’étant pas consommable ; ce qu’il aurait fait à Cana.
Mais Jean l’évangéliste, lui, proclame haut et fort qu’il y a eu miracle et non seulement une fête populaire bien sympathique, à savoir un signe de Dieu. C’est la raison même du récit. Là aussi, il se différencie des évangiles antérieures. Alors que ceux-ci nous dressent un portrait de Jésus qui affirme progressivement sa messianité, qui interdit même qu’on en parle avant que son heure ne soit venue, l’évangile de Jean, par cette « Semaine inaugurale », proclame tout de go que Jésus est « l’agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde ». Les noces de Cana participent à cette glorification de Jésus avant même sa Passion : « Tel fut le premier des signes de Jésus. Il l’accomplit à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui » (Jn 2, 11). Tout est déjà dit sur le rôle et le statut de Jésus dès les premières pages de cet évangile.


Dans le contexte d’Ephèse, à la fin du 1er siècle, où les cultes grecs sont prospères, Jean l’évangéliste héroïse les personnages. Marie est une grande dame qui préside au banquet de Cana avec vigilance et doigté ; et Jésus transforme l’eau en vin comme le fait le demi-dieu Dionysos. Les héros chrétiens sont aussi puissants que ceux des Grecs, capables eux aussi de prodiges  … Fils bien aimé, Fils unique de Dieu, en toute intimité avec le Père, avec son Père, récipiendaire de la Sagesse, du Logos, préexistant à la Création, Jésus est prêt à être divinisé. Ce sera chose faite avec les épîtres d’Ignace d’Antioche écrites vers 110 où, à plusieurs reprises, l’auteur affirme sans ambage que Jésus est dieu.


Bien entendu, pour que cela puisse s’opérer, il ne faut plus être dans la matrice juive caractérisée par le monothéisme. L’évangile de Jean peut encore recevoir une explication juive, entre autres à partir du livre d’Hénoch et des apocalypses juives (voir notre dossier « le Fils de l’homme » dans nos Etudes unitariennes, lien). Mais c’est la culture grecque qui a permis le basculement que représente la divinisation de Jésus. Alors que le Logos est du divin qui investit le prophète, et est donc dans le prolongement du prophétisme biblique, la divinité à part de Jésus, distincte, relève quant à elle du polythéisme en dépit des dénégations des apologistes chrétiens. La construction trinitaire aura à charge d’unifier cette nouvelle situation, ce qui donnera un seul Dieu en trois personnes (voir notre dossier sur « la Trinité est une triade indo-européenne » dans nos Etudes unitariennes, lien).


Avec l’évangile de Jean, les païens convertis au christianisme se trouvent en terrain culturel connu. Sans doute l’auteur n’avait-il pas l’intention de livrer un double langage, mais se sont en quelque sorte ses lecteurs hellénisés qui en ont décidé !

 

Voir aussi l’analyse de ce texte par Béatrice Spranghers, théologienne protestante, à qui nous sommes redevable : « Par delà Dionysos : Jésus, tel Dionysos, transforme l’eau en vin » , sur le siteProfils de libertés, le 12 août 2003 (lien)

à suivre ...

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Published by Jean-Claude Barbier - dans Jésus et Dionysos
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