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4 mai 2010 2 04 /05 /mai /2010 14:27

suite des articles précédents

 

Les affirmations de Jésus et l'esprit général des paraboles qu'il inventa et proposa, ses prises de position vis-à-vis de la manière même dont on observait la loi autour de lui, les polémiques qu'il provoqua au sujet de la loi, tout son comportement fait apparaître au grand jour les dimensions de l'opposition entre sa religion et la religion pratiquée de façon générale dans son milieu. Tout montre l'importance de la mutation qui, à ses yeux, s'imposait à la tradition, à cette tradition dont il avait hérité, mais qu'il lui fallait accomplir.

 

Désormais et comme en écho à travers les âges, cette opposition radicale entre deux options fondamentales et, comme par ricochet, les luttes qui en découlent, vont se manifester dans les choix politiques conscients ou inconscients des hommes dans les actions qui en découlent sous les formes contingentes propres à chaque époque. Peu à peu se creuse ainsi en Jésus l'évidence que sa religion n'est plus tout à fait celle de son milieu. Par-delà les siècles, il se retrouve dans la situation et l'esprit de celui qui, appelé par Dieu, quitta son pays, sacrifia tout à la volonté qui s'imposait intimement à lui, alla contre les coutumes religieuses de son temps et devint ainsi le père des croyants. Il est de l'esprit qui, avant même qu'Abraham fût, était.

 

Peu à peu, l'opposition entre l'autorité que la loi a encore sur lui et celle qui s'inscrit impérieuse en lui, d'abord refusée, est de moins en moins niée. Cette opposition est toujours plus lucidement et franchement acceptée. Il la fait sienne, il l'épouse. Lutte sans répit en lui du passé et de l'avenir, lutte de moins en moins dissimulée et de plus en plus acceptée, lutte aussi auprès de ses disciples, action délicate, difficile, tenace, presque sans illusion, combat implacable, sans trêve, dans la lumière des évidences intimes, mais aussi dans les ténèbres que ses nuits de prière cherchent à éclairer, combat décisif qui eut raison de Judas, le patriote et le conservateur, qui conduira Jésus aux frontières de la vie qui donnent le vertige du doute et du non-sens radical, vertige devant le néant, ces frontières qui ouvrent sur l'absolu de la foi. Déjà la mort de Jean-Baptiste, le maître de sa jeunesse, montrait le chemin.

 

Apparaît, alors, à Jésus l'immensité de la tâche à laquelle il ne peut se refuser, mais qu'il ne peut pas, de son vivant, mener à bien, sa dimension surhumaine, la multitude non pas sans scribes, sans docteurs, sans hiérarques mais sans pasteurs, le petit nombre des ouvriers, leur impuissance à être à la hauteur de l'avènement qu'il lui faut provoquer, leur impossibilité d'en comprendre la dimension.

 

Alors apparaît à Jésus l'immensité de la tâche, sa dimension surhumaine, la multitude non pas sans scribes, sans docteurs, sans hiérarques, mais sans pasteurs, le petit nombre des ouvriers, leur impuissance à être à la hauteur de l'avènement qu'il lui faut provoquer, l'impossibilité d'y rien comprendre, leur manière d'en user, d'en profiter, de s'y installer. Mais aussi, après l'intérêt du début, l'inquiétude, d'abord larvée, des milieux religieux officiels, leurs propos onctueux, louvoyants, de moins en moins déguisés, leur hostilité croissante de plus en plus ouverte, de plus en plus violente et, en outre, les réactions de sa mère et des siens. Quelques mois après, le vide autour de lui.

 

Pour les uns, il est un séducteur, un illuminé, un homme aux relations douteuses, qui mine la base même d'Israël, le fossoyeur de la religion du peuple élu. Pour les autres, c'est un défaitiste et un esprit chimérique qui prêche la pauvreté aux pauvres que les riches exploitent, la miséricorde à ceux que la botte romaine écrase, l'opium du peuple, un ferment d'anarchie. Accusations, imputations qui se répètent sans fin, tels des échos à travers les âges. Les uns et les autres complotent de le supprimer. Tous voient en lui un traître à Israël. Talonné, harcelé, condamné désormais à ne pouvoir faire qui ne soit mal interprété, sous les menaces qui pèsent sur lui, toujours plus précises, plus proches, Jésus voit le caractère inéluctable de son destin.

 

Bien plus, et c'est là qu'il est le plus grand, il comprend la nécessité de sa mort pour que ses disciples découvrent enfin quelle place il a prise dans leur vie, quelle semence il a jetée en eux, quel ferment il est pour eux. Il faut que son départ creuse en eux l'abîme de l'absence pour que jaillisse du fond d'eux-mêmes sa présence, la présence que tout homme attend pour avoir la force de devenir lui-même. Sa mort, qu'il fait sienne, est nécessaire pour que sa mission puisse se poursuivre, soit sauvée malgré tout ce qui sans cesse la déviera, tendra à la pervertir. Allant vers sa fin avec foi, il y va d'un trait, sans plus rien ménager.

 

Pendant le dernier repas qu'il prend avec ses disciples, tandis que déjà l'un d'eux l'a trahi, leur donnant, comme dans un testament, le sens de ce qu'il a vécu avec eux, ce qu'ils sont alors en mesure de recevoir. Tout près des moments ultimes, après ces heures trop denses, trop lourdes même pour lui, portant dans sa chair l'angoisse du destin qu'il a jusqu'alors aimé, de l'amour qu'il porte à son Père, nourri de celui que son Père lui a témoigné, Gethsémani, sa dernière nuit de prière d'où il sort avec la force de tenir tête solennellement, d'une façon décisive, aux puissants de ce monde, ces inconvertissables.

 

Son silence plein de mépris devant Hérode, ce haut fonctionnaire, ce personnage arriviste et falot; son silence plein de condescendance pour Pilate, brave homme au fond à qui il concède la royauté de ce monde; son silence lassé face à la parodie de jugement à laquelle se livre le grand prêtre.

 

Puis la déclaration proclamée de la lutte inexpiable entre le passé qui paralyse et l'avenir qui naît, entre l'autorité qui conserve et stérilise et celle qui crée, qui rend créateur en se livrant, entre le dieu que l'homme s'approprie et le Dieu qui appelle l'homme  … L'affirmation que rien ne peut empêcher l'essentiel d'apparaître, pas plus qu'on ne peut empêcher le réel d'être, l'affirmation que sa parole ne passera pas et qu'il sera glorifié… avant que tout soit consommé, se voyant dressé dans la foi nue, abandonné, dépouillé de tout ce qui avait aidé du dehors sa mission à naître et à se développer.

 

Après sa mort, pendant quelques semaines, les charismes étranges dont furent sujets ceux qui avaient cru en lui jusqu'à la fin. Songes, visions, illuminations, pentecôtes... qui, comme la transfiguration, montrent ce que ceux-ci vivaient obscurément mais puissamment dans la profondeur de leur être, charismes qui depuis se manifestent de façon d'autant plus discrète que les hommes sont spirituellement plus adultes, que l'appel de Dieu pénètre plus avant et va plus loin.

à suivre ...

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Published by Marcel Légaut - dans Jésus par Marcel Légaut
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