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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 17:53

par Jean-Claude Barbier, article à la Une de la Correspondance unitarienne, n° 88, février 2009, 4 p.

Les religions n’aiment pas être comparées les unes aux autres car, bien souvent, elles prétendent à la vérité exclusive, du moins à leur excellence, à leur particularité irréductible, si ce n’est à leur " révélation " historique (Moïse sur le mont Sinaï pour le judaïsme, le Saint-Esprit pour le christianisme, l’ange Gabriel pour les musulmans, etc.). En cela, le théisme est un progrès puisqu’il dépasse les révélations en faisant appel à la raison humaine et à l’observation des lois de la Nature. Quant aux sciences humaines, elles mettent carrément ces vanités particularistes au parc des attractions (même si elles ne le disent pas aussi brutalement afin de ne pas vexer les fidèles).

Il y a donc bel et bien triade chrétienne avec la Trinité, même si chaque triade des civilisations indo-européennes a sa propre genèse et histoire.

La védique
(formée d'Agni, seigneur du feu sacrificiel et du foyer, d’Indra, divinité de la guerre et incarnation de la force et de Sûrya qui s’assimile au soleil et à la génération), l’hindouiste (dieux Brahmâ, le créateur, Vishnou, associé à la conservation et à la protection, et Shiva symbolisant la destruction), la celtique (attestée par le poète latin Lucain et qui aurait été composée de Taranis, Esus et Teutatès), la nordique (représentée par Odin, en position de dieu suprême et représenté borgne, Tyr ou Thor, le dieu de la Guerre porteur d’un marteau, et Freyr, qui représente la vie et la fertilité en brandissant un épi).

La Rome antique, quant à elle, a hérité de la triade ombrienne avec Jupiter (signe de souveraineté), Mars (qui manifeste la force guerrière) et Vofionus ; triade remplacée par la pré-capitoline avec l’hégémonie latine : Jupiter, Mars, Quirinus (qui prend en charge la production et la fécondité), puis par la capitoline, vénérée sur la colline du Capitole et qui comprend Jupiter déjà cité et qui garde son rôle, Minerve, déesse de la sagesse mais aussi de la guerre, donc aux attributs guerriers (égide, lance) et qui prend la place de Mars pour incarner la force guerrière ; Junon, quant à elle, symbolise le mariage lorsqu'elle est représentée recouverte de voiles, ou est associée à la fécondité lorsqu'elle en tient l'emblème, une pomme de grenade.

C’est dans un monde hellénisé, profondément marqué par la domination romaine, que la voie judéo-chrétienne devient une nouvelle religion, désormais distincte du judaïsme, et va prendre son essor au IIème et IIIème siècles, avant de devenir, au IVème, la religion officielle de l’empire romain grâce à l’empereur Constantin.

Mais pourquoi ces triades ?

Selon la thèse de Georges Dumézil, elles reflèteraient, au niveau du sacré, les fonctions tripartites autour desquelles s’organisent des sociétés : religieuse, liée au sacré (avec un clergé, un droit enraciné dans le sacré), politique et militaire, liée à la force, enfin productrice, liée à la fécondité.

On peut penser aussi à la valeur symbolique du chiffre trois : son rôle en géométrie avec les figures du triangle et du cercle, sa connotation culturelle par exemple dans la Bible (les trois étrangers qui se présentent à Abraham, les trois mages qui viennent adorer l’enfant, etc.).

J’avance ici une autre hypothèse : les triades fonctionnent comme des matrices symboliques qui servent à coordonner les puissances surnaturelles existantes à partir d’un premier pôle dominant. Elles s’avèrent particulièrement efficaces dans des sociétés qui deviennent de plus en plus composites du fait des relations commerciales, des mouvements migratoires, du développement de cités attractives, des guerres de conquête, etc. Hégémonies régionales, royaumes et empires adoptent alors des panthéons où toutes les divinités trouvent place, afin que chacune de leurs composantes sociales soit le plus possible intégrée. L’ancienne Kaaba, à La Mecque, bien positionnée sur des voies caravanières, était une maison des dieux.

Ce sont en quelque sorte des clefs de voûte d’une architecture religieuse la plus englobante possible où toutes les divinités sont hiérarchisées, mises en relations de parenté (mariées, engendrées, etc.), en tout cas acceptées. Architecture la plus totale donc, certes libérale pour ceux qui sont à l’intérieur et qui acceptent de jouer le jeu de l’intégration, mais parfois exclusive pour les teigneux comme les premiers chrétiens qui rejetèrent ostensiblement les banquets officiels à César (sans être pour autant protégés par le statut particulier que les Romains avaient accordé exceptionnellement aux Juifs).

Sculpture de la Trinité à la Faculté de théologie catholique à l'Université du Québec

Trimoûrti hindouiste, Trinité chrétienne, dans les deux cas, on passe d’un trio de divinités ou d’entités bien identifiées à leur fusion sous la forme d’une sorte de tronc commun qui s’affirme comme unitaire tout en laissant l’expression de trois manifestations bien spécifiques et complémentaires. La triade védique se réfère à un feu primordial, l’hindouiste à un même œuf. Chez les chrétiens du IIème siècle, à la formule ternaire – le Père, le Fils et le Saint-Esprit -, qui est celle du baptême ou encore celle du symbole des Apôtres, succède une formule trinitaire qui, elle, est très différente puisqu’elle fait appel aux avatars, à savoir un Dieu (toujours affirmé comme unique) qui se manifeste de trois façons : Dieu le Père (la Création), Dieu le Fils (l’Histoire, celle du salut), Dieu le Saint-Esprit (pour animer la communauté des fidèles). C’est donc plus que la triade romaine qui, elle, ne va pas jusqu’à la fusion.


A noter que ces triades, qui pourtant revendiquent une même unité dont les éléments sont indissociables, encore distinctes mais soudées pour l’éternité, étroitement interdépendantes, sont en fait hiérarchisées : elles s’énoncent toujours dans le même ordre ! De là le subordinationisme du prêtre Arius d’Alexandrie (Jésus est dieu mais en second car il a été engendré par Dieu le Père) et la crise arienne (interne à la triade chrétienne) que le concile de Nicée trancha en 325 à la défaveur d’Arius.


Nous savons que l’islam, né en milieu sémitique, à l’égal du judaïsme, rejettera d’une façon catégorique ce genre d’association
.

à suivre ...

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