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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 03:50

par Louis Cornu


Dans Adversus Haereses, au chap. 22 du livre II, Irénée combat des "hérétiques" qui s’appuyaient sur Lc 4, 19 (où Jésus souligne l’actualité d’Isaïe 61,2) pour en déduire "qu’il a souffert le douzième mois, en sorte qu’il n’a prêché qu’une seule année après son baptême" (22, 1).

Irénée commence par faire une analyse critique du texte d’Isaïe et en propose une saine interprétation (22, 2). Il en vient ensuite à préciser la durée réelle de la vie enseignante de Jésus, après son baptême public par Jean dans le Jourdain. Il fait référence aux trois Pâques signalées par Jean et apporte ainsi la preuve d’une durée de vie enseignante supérieure à une année (22, 3).

C’est à cette caractéristique d’enseignement qu’Irénée s’attache ensuite. Comme base de son argumentation, il prend Lc 3, 23, qu’il formule ainsi : "Jésus commençait sa trentième année lorsqu’il vint au baptême" (22, 5) et il affirme que, pour enseigner "en maître parfait", Jésus devait atteindre la quarantaine, voire la cinquantaine. Se référant alors à l’Evangile et à une tradition apostolique ("Jean et les autres apôtres"), il déclare : "c’est précisément cet âge-là qu’avait notre Seigneur lorsqu’il enseigna" avant de mourir" (22, 4 et 5)

Sa référence à l’Evangile est manifestement Jn 8, 57 ("
Les Juifs lui dirent alors : "Tu n'as pas cinquante ans et tu as vu Abraham !"), qui sans être explicite, vaut essentiellement parce qu’elle confirme la tradition apostolique orale (22, 6). Celle ci, qui émanait de "Jean, le disciple du Seigneur" et des autres apôtres, est demeurée vivante jusqu’à la fin du siècle, jusqu’au temps de Trajan (98-117). Elle a été reçue et transmise par les Anciens (les presbytres) contemporains des derniers témoins oculaires de Jésus. Cette génération de presbytres ne s’est éteinte qu’au milieu du siècle suivant : Polycarpe de Smyrne (69-155), le maître d’Irénée de Lyon (v. 130-202) en faisait partie ; il avait connu Jean, disciple du Seigneur … Par Polycarpe, Irénée (originaire de Smyrne) en était très proche.

L’objectif d’Irénée relevait du domaine doctrinal ; il s’agissait d’exégèse biblique : la relation d’Isaïe 61, 2 avec la christologie. Selon lui, cette exégèse se devait d’être conforme à la vérité historique : on ne pouvait affirmer que Jésus n’avait enseigné que pendant une année parce que c’était historiquement inexact. Ainsi, sans chercher à établir les bases d’une biographie de Jésus, Irénée est conduit à mettre en évidence les seuls éléments historiques utiles de son argumentation qui entendait uniquement apporter la preuve que la vie enseignante de Jésus avait duré plus d’un an. Il conclut donc en ces termes : "Jamais le temps écoulé entre la trentième et la cinquantième année n’équivaudra à une année" (22, 6).

Né en Asie Mineure, Irénée fut le disciple de Polycarpe. Il vint en Gaule et prit la succession de Photin vers 177 à la tête de l'évêché de Lyon. Il fut le premier grand auteur ecclésiastique d'Occident et à l'origine d'un grand mouvement d'évangélisation de la Gaule. Voir une magnifique icône de lui, fabriquée à l'Atelier Saint André, en vente sur le site de l'Atelier.

En cours d’argumentation, il a donné, sur la vie de Jésus, trois informations :

1 – Jésus avait près de 50 ans lorsqu’il fut crucifié.

2 – Il était venu au baptême vingt ans plus tôt, à près de trente ans.

3 – Il avait enseigné de sa trentième à sa cinquantième années.


Iréné ne précise pas comment la tradition apostolique, à laquelle il se réfère, s’accorde avec Lc 3, 1-3. Manifestement, il n’y voit aucune contradiction : pour lui, l’événement daté de "la quinzième année de Tibère" (l’an 28/29), ce n’est pas le baptême de Jésus, c’est la sortie du désert de Jean – ("la parole de Dieu fut adressée à Jean") – pour commencer dans l’urgence, une campagne de baptême … alors que, depuis longtemps, il était adepte du même baptême, en privé.


Sans doute faut-il souligner que le développement christologique sur la sanctification de Jésus de tous les âges de la vie humaine, qu’Irénée expose en 22, 4, relève de sa mystique personnelle et n’ajoute ni n’enlève rien à son argumentation historienne, fondée essentiellement sur une tradition apostolique orale, concordant avec les textes des évangiles.


extraits du texte d'Irénée de Lyon :


[Après avoir évoqué les trois Pâques de Jésus, Irénée poursuit en 22, 4]
"Au surplus, s’il n’avait que trente ans lorsqu’il vint au baptême, il avait l’âge parfait d’un maître lorsque, par la suite, il vint à Jérusalem, de telle sorte qu’il pouvait à bon droit s’entendre appeler maître par tous : car il n’était pas autre chose que ce qu’il paraissait, comme le disent les docètes, mais, ce qu’il était, il le paraissait aussi. Etant donc maître, il avait aussi l’âge d’un maître. Il n’a ni rejeté ni dépassé l’humaine condition et n’a pas aboli en sa personne la loi du genre humain, mais il a sanctifié tous les âges par la ressemblance que nous avons eu avec lui. C’est, en effet, tous les hommes, dis-je, qui par lui renaissent en Dieu : nouveaux-nés, enfants, adolescents, jeunes hommes, hommes d’âge. C’est pourquoi il est passé par tous les âges de la vie.


[…] Puis, il évoque en 22, 5 " la période la plus nécessaire et la plus honorable et de sa vie, je veux dire celle de l’âge avancé, pendant laquelle il a été le guide de tous par son enseignement. Car comment aurait-il eu des disciples, s’il n’avait pas enseigné ? Et comment aurait-il pu enseigner s’il n’avait pas eu l’âge d’un maître ? Quand il vint au baptême, il n’avait point encore accompli sa trentième année, mais était au début de celle-ci. Luc indique en effet l’âge du Seigneur en ces termes : "Jésus commençait sa trentième année", lorsqu’il vint au baptême. S’il a prêché pendant une seule année à partir de son baptême [ce que prétendent les "hérétiques" qu’Irénée combat], il a souffert sa Passion à trente ans accomplis, alors qu’il était encore un homme jeune et n’avait point encore atteint un âge avancé. Car tout le monde en conviendra, l’âge de trente ans est celui d’un homme encore jeune, et cette jeunesse s’étend jusqu’à la quarantième année : ce n’est qu’à partir de la quarantième, voire de la cinquantième année qu’on descend vers la vieillesse.

C’est précisément cet âge là qu’avait notre Seigneur lorsqu’il enseigna : l’Evangile l’atteste, et tous les presbytres d’Asie qui ont été en relations avec Jean, le disciple du Seigneur, attestent eux aussi que Jean leur transmit la même tradition, car celui-ci demeura avec eux jusqu’aux temps de Trajan. Certains de ces presbytres n’ont pas vu Jean seulement, mais aussi d’autres apôtres, et ils les ont entendus rapporter la même chose et ils attestent le fait. Qui croire de préférence ? Des hommes tels que les presbytres, ou un Ptolémée [l’hérétique qu’Irénée dénonce], qui n’a jamais vu d’apôtres et qui, fût-ce en songe, n’a jamais suivi les traces d’aucun d’entre eux ?


22, 6
Il n’est pas jusqu’aux Juifs disputant alors avec le Seigneur Jésus-Christ qui n’aient clairement indiqué la même chose. Quand en effet le Seigneur leur dit : "Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon jour ; il l’a vu, et il s’est réjoui", ils lui répondent : "Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham ?". Une telle parole s’adresse normalement à un homme qui a dépassé la quarantaine et qui, sans avoir encore atteint la cinquantaine, n’en est cependant plus très loin. Par contre, à un homme qui n’aurait eu que trente ans, on aurait dit "Tu n’as pas encore quarante ans".

Car, s’ils voulaient le convaincre de mensonge, ils devaient se garder d’outrepasser de beaucoup l’âge qu’on lui voyait : ils donnaient donc un âge approximatif, soit qu’ils aient connu son âge véritable par les registres du recensement, soit qu’ils aient conjecturé son âge en voyant qu’il devait avoir plus de quarante ans et, en tout cas sûrement pas trente ans. Car il eut été tout à fait déraisonnable de leur part d’ajouter mensongèrement vingt ans, alors qu’ils voulaient prouver qu’il était postérieur à l’époque d’Abraham. Ils disaient ce qu’ils voyaient, et celui qu’ils voyaient n’était pas apparence, mais vérité.


Le Seigneur n’était donc pas beaucoup éloigné de la cinquantaine, et c’est pour cela que les Juifs pouvaient lui dire : "Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham ? ". Concluons-en que le Seigneur n’a pas prêché pendant une année seulement et qu’il n’a pas souffert sa Passion le douzième mois [comme le présentent les hérétiques en question]. Car jamais le temps écoulé de la trentième à la cinquantième année "n’équivaudra à une année".


ndlr - Si Jésus meurt vers 45 ans en l'an 30, il serait alors né vers 15 av. J.-C. ; le consensus actuel des historiens propose vers -6 -7 sur la base des évangiles de l'enfance et des recensements romains.

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