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31 août 2009 1 31 /08 /août /2009 12:03

par Jean-Claude Barbier d’après des notes de Louis Cornu et le site "Antik" de Joël Guilleux

Nous reprenons ici le vocabulaire de Flavius Josèphe (ou Titus Flavius Josephus ou Josèphe ben Mattatias, 37 -v. 100), historien Juif de langue grecque qui écrivit ses Antiquités juives en 93-94 ap. J.-C.

A noter que l’aïeule de notre historien fut l’une des filles de Simon Maccabée, lequel régna en Judée en qualité de Grand prêtre et de prince, de 142 à 135 et qui est considéré par les historiens comme le fondateur de la dynastie des Hasmonéens.

En fait il s’agit de courants d’opinion qui se font jour au sein de la société juive lorsque, suite aux exploits nationalistes des 5 fils de Mattathias Maccabées (grand prêtre de 167-166), un nouveau royaume de Juda arriva à se faire reconnaître par les Séleucides.

Flavius Joseph en énumère trois : les saducéens, les pharisiens et les esséniens. Tous ces courants se proposent de résister à l’hellénisation ambiante car une partie de la société est, quant à elle, tout à fait acquise aux valeurs universalistes et aux délices de la civilisation pilotée par les Grecs (les grand prêtres, qui sont nommés par les Séleucides, sont bien entendu de cette tendance). Ce sont donc des résistants ; mais chaque courant propose pour cela une attitude, une politique, une stratégie.

 

Les sadducéens veulent s’en tenir à une organisation centrée sur le Temple, avec son grand prêtre, ses docteurs de la loi et ses scribes, son rejet des nouvelles croyances (venues de Babylone ?) comme la résurrection des corps lors d’un jugement dernier, une vie éventuelle après la mort, les spéculations sur les anges.

 

Les pharisiens ne sont pas moins sourcilleux quant à la Tradition et Jésus critiquera leur rigorisme *, mais ils en acceptent néanmoins une interprétation du moins savante qui, par compilation, donnera naissance au IIème siècle après J.-C. à la Mishna, puis aux Talmuds de Babylone et de Palestine.
* Ils passent, selon la formule de Flavius Josèphe (qui leur est favorable) " pour l’emporter sur les autres Juifs par la piété et, par une interprétation plus exacte de la Loi ". Ils font ainsi de la surenchère par rapport à la pratique commune. Leur objet c’est, selon la formule d’un de leurs docteurs, " de faire une haie à la Torah ".

Pour eux, Moïse reçut non seulement une Loi écrite, mais aussi une Loi orale (se distinguant ainsi des sadducéens qui en restent à la seule version écrite). A coup d’interprétations, ils se montrent favorables à de nouvelles idées qui étaient, nous l’avons vu, catégoriquement rejetées par les sadducéens. Des interprétations diffèrent aussi quant aux fêtes de Shavouot (qui, pour eux, doit être célébrée le lendemain d’un sabbat, c’est à dire un dimanche) et de Souccot (ils en acceptent la cérémonie dite de "réjouissance du puisage de l’eau").


Ils seront le seul courant à survivre à la chute du Temple en 70 après J.-C. et à l’exil du sanhédrin à Yavné (Yamnia pour les Romains) ; ils fonderont le rabbinisme. Ils sont par ailleurs désireux de dissocier le rôle sacerdotal du Grand prêtre du pouvoir royal.


Les esséniens misent davantage sur la pureté des mœurs et une attente des Derniers temps où l’on verra, conformément aux prophéties messianiques, Dieu se réconcilier avec son peuple élu, ou ce qui en subsistera, ou encore un "Reste" qui se tient soigneusement à l’écart des impuretés, une communauté témoin.

Ces courants de pensée s’organisent au niveau d’institutions et pratiquent le lobbying. Des docteurs de la loi qui émargent à ces courants se retrouvent au sein du sanhédrin (la Grande assemblée composée d'au moins 70 sages), essaient d’être bien en cour auprès du "prince" (titre de nassi que le président du sanhédrin pouvait porter), du ou des "ethnarques" (qui étaient sous la tutelle d’une puissance étrangère) ou du "roi" de Juda ou d’Israël (des dynasties hasmonéenne, puis hérodienne). Les pharisiens multiplient les synagogues qui sont des lieux d’enseignement de la Torah ; Jésus enseignera ainsi à celles de Nazareth (une seule fois car cela semble s’être mal passé !) et de Capharnaüm. Une partie des esséniens vivent en groupes de célibataires aux abords des villages ou dans des monastères comme celui de Qumra ; ils y pratiquent la vie communautaire avec mise en commun de biens, et le végétarisme.

Ces partis irriguent la société, essaient de rallier à eux les autorités religieuses et politiques, ont chacun leurs sympathisants plus ou moins déclarés, essaient de mobiliser les populations lors d’enjeux importants. S’y ajoute, au début du Ier siècle apr. J.-C., les zélotes qui, à l’exemple des Maccabées, prônent la résistance armée à la domination romaine, et qui d’ailleurs sont volontiers rejoints par les autres lorsque les autorités romaines menacent le culte juif où les intérêts vitaux.

 

Quelques dates repères :


Un manuscrit de la Mer morte (4Q448) témoigne d’un éloge, fait par les esséniens, du roi Jonathan (Grand prêtre qui régna de 160 à 142, 3ème dans la liste dynastique hasmonéenne).

Jean Hyrcan I
, qui régna de 134 à 104, est dit avoir été élève des pharisiens, mais il eut ensuite des amis sadduccéens bien en cour. Par ailleurs, c’est durant son règne qu’un premier texte de facture essénienne, le livre apocryphe des Jubilés, aurait été écrit, certains suggérant même que ce serait à la demande du souverain. Même si ces courants existaient auparavant, c’est sous son règne qu’ils commencèrent à s’affirmer … et sans doute à rivaliser d’influence.

 

Puis, les pharisiens protestent lorsque Aristobule I, après qu’il eut été nommé Grand prêtre comme prévu par son père Jean Hyrcan I, se proclame aussi "roi" (à la place de sa mère qui était prévue comme "reine régnante" et qu’il fait emprisonner, puis mourir de faim) *. En réponse, ils sont persécutés par le jeune et ambitieux souverain. Le règne ce dernier est heureusement court (104-103), mais la même situation se reproduit en plus dramatique avec le successeur, Alexandre Jannée, qui, lui aussi, réunit les deux pouvoirs sacerdotal et royal, Grand prêtre et "roi de Judée" - cette fois-ci pour trois quart de siècle, de 103 à 176.
* il est le tout premier à joindre ainsi le pouvoir sacerdotal et le pouvoir royal ; avant lui, son père Jean Hyrcan I était Grand prêtre et ethnarque (et non point roi) et Simon Maccabée, Grand prêtre et prince (titre que président du sanhédrin avait le droit de porter).

Des massacres ont lieu en 96 et en 88, que le dessinateur et graveur hollandais Willem Swidde de Jonge (1661-1697) reproduisit en notre XVIIème siècle, en imaginant une cour royale fastueuse.

Entre ces deux dates, le mouvement pharisien soutient la révolte des paysans contre le poids des taxes royales.

 
En 96, les pharisiens mettent en doute la légitimité du sacerdoce du roi à la suite d’une inadvertance commise par le Grand prêtre et roi dans l'exécution du rituel de la fête des Tabernacles qui déclenche une émeute à Jérusalem ; Alexandre Jannée montra publiquement son appui aux sadducéens en refusant le droit de la libation d'eau. Au dire de Flavius Josèphe – mais qui exagère toujours les effectifs dans de très fortes proportions (il faut en général diviser par au moins 10) – "6 000" contestataires sont massacrés dans la cour du Temple.

Il s’ensuit une guerre civile où les pharisiens font appel au roi séleucide Démétrios III Eukairos (qui règne de 95 à 88), lequel, en 88, bat le roi de Judée près de Sichem … mais doit repartir car les Juifs de son armée ont déserté ! Alexandre Jannée écrase alors les révoltés et, en 86, s’empare de leur chefs réfugiés dans Bémésélis (ou Misilya, au Sud de Jenîne, en Cisjordanie). "800" d’entre eux sont ramenés enchaînés à Jérusalem et sont crucifiés au cours d’un banquet, tandis qu’on égorge sous leurs yeux leurs femmes et leurs enfants. Terrifiés, "8 000"opposants s’enfuient en exil, beaucoup vers Damas. Il est dit que "50 000" personnes vont périr dans cette guerre civile (rappelons que les chiffres sont donnés par Flavius Joseph, donc à diviser par au moins 10 !).

Toutefois, avant de mourir, Alexandre Jannée se résout à la séparation des pouvoirs que demandaient les pharisiens pour limiter l'omnipotence du Grand Prêtre Roi. Il lègue la royauté à sa femme, Salomé Alexandra, qui, elle, était acquise à leur parti *. Celle-ci donne le pontificat à son fils aîné, Hyrcan II, et fait entrer les pharisiens au sanhédrin. Le sadducéen Diogène de Judée, qui avait poussé le roi à la crucifixion de pharisiens en 86, est exécuté ; puis la reine juge utile pour la paix du royaume de faire partir les Sadducéens de Jérusalem et les in
stalle à la direction de certaines villes fortifiées qu’elle multiplie aux frontières.

* elle était la fille de Rabbi Setach et la sœur de Siméon (ou Shimon) Ben Shetach (v.120-40 av.J.C) qui était un érudit et l'homme le plus puissant de la ville d'Ascalon (Ashkelon). Les fréquentes visites au palais de son frère, chef du parti pharisien, ont dû débuter dans les premières années du règne d'Alexandre Jannée, avant les évènements de 98.

En 66, après la mort de leur mère, les deux fils de la reine Alexandra Salomé entrent en guerre de succession : les pharisiens soutiennent Hyrcan II (qui reçoit aussi le soutien du gouverneur de l’Idumée, Antipater I, le père de celui qui deviendra plus tard Hérode-le-Grand ; du roi voisin des Nabatéens ; puis en 63 celui du Romain Pompée) pendant que les sadducéens sont derrière Aristobul I (qui, lui, reçoit l’aide extérieure des Parthes).

La rédaction du Pesher de Nahum (4QpNah), texte essénien rédigé entre 63 et 49, évoque les tensions qui existe avec les pharisiens : il est dit que le groupe essénien l’emportera sur son rival ! La foi eschatologique est affirmée, mais il n’est pas encore fait d’allusion claire à une règle communautaire (celle-ci date de 54 selon le manuscrit 1QS), ni à un retrait au désert (plausible entre 56 et 43). Le Pesher de Nahum témoigne de la fidélité des esséniens à la monarchie hasmonéenne.

 

Hérode-le-Grand, avec l’appui des Romains, devient l’homme fort de la région. Il succède à Hyrcan II d’abord comme tétrarque de Judée (41-40), puis roi de Judée (40-37), enfin comme roi d’Israël (37-4). Avec lui, il y a changement dynastique.

Hérode aurait été séduit par le don de prophétie qui était attribué à l’essénien Menahem ; il le fait entrer, en 37, au sein du sanhédrin en qualité de vice président (av beth din). La légende voudra que Menahem aurait, en 63, prédit son destin au petit Hérode– qui n’avait alors que 10 ans ! Menahem seconde Hillel l’Ancien, président (nassi), formant paire (zougot*) avec lui de 37 à 30. Mais en 30, il est remplacé par un pharisien, Shammaï l’Ancien.

* c’est la période dite des zougot, qui s’est étalée sur 5 générations, et qui va jusqu’à la chute du Temple en 70. Le sanhédrin est dirigé par un président (qui a le droit de porter le titre de nassi = prince) et d’un vice.

 

L’Histoire ne donne pas les raisons du départ de Menahem. On peut seulement constater que c’est l’époque où Hérode rompt ses attaches avec les Hasmodéens. En 35, il ordonne la noyade du Grand prêtre Aristobule III, prince hasmonéen et frère de son épouse, Mariamne I. En 30 il fait mettre à mort Hyrcan II, puis, l’année suivante, en 29, son épouse Mariamne I. Sanglante rupture qui coïncide à une mise à l’écart ou à un retrait des esséniens (peut-être du fait de leur fidélité aux Hasmonéens ?).

 

Hillel, le pharisien, est né à Babylone, d’une famille aisée car son frère Shebna fut un riche commerçant, mais, lui, aurait été bûcheron et se serait consacré à l’étude de la Torah. Il est à Jérusalem vers 48 pour y étudier sous des maîtres pharisiens. Il sera la figure dominante du sanhédrin jusqu’à sa mort en l’an 10 ap. J.-C. Il laissera la réputation d’un homme plus souple et plus ouvert que ne le fut son second, Shammaï, homme sévère et de grand rigueur (il est maçon ou architecte de métier).

Le Pesher d’Habacuc (1Qphab), rédigé vraisemblablement après 31, semble se faire l’écho de ces conflits politiques. Le Maître de Justice, qui conduit la communauté, est considéré comme l’interprète des prophètes. Il a été molesté par le "Prêtre impie" qui, lui-même, a été depuis humilié et tué. Avec sa communauté, il est en conflit violent avec les pharisiens, dirigés par l’ "homme de mensonge". Il a été abandonné par la "Maison
d’Absalon" (Hérode apparemment ?). Il a été exilé, avec ses disciples fidèles. Il paraît être encore vivant. Les espérances eschatologiques sont affirmées avec vigueur.

Les Hymnes (Hodayot) (1QH) parlent désormais de la persécution du Maître, de sa comparution devant un tribunal, de la défection d’une partie de ses disciples. La Règle adaptée aux Derniers temps (1Qsa) et le Règlement de la guerre des fils de Lumière (1QM) vont dans le sens d’un net repli eschatologique sur la Fin des temps.


Vers 10 avant J.-C. paraît le Pesher du psaume 37 (1QpPs37) : les espérances eschatologiques y sont réaffirmées avec confiance, d’autant plus que l’impiété (des dirigeants) ne durera que 40 ans. Paraît également l’Ecrit de Damas, dont de nombreux fragments ont été retrouvés dans les grottes IV, V et VI de la Mer morte. Ce document évoque de nouveau la figure du Maître de Justice qui est présenté non comme un fondateur mais comme une réformateur de la communauté (essénienne) à l’approche des Derniers temps. Le retour du Maître de Justice est attendu 40 ans après sa mort. Conviction est redite que, avant cette échéance, le peuple abandonnera les pharisiens pour se rallier aux esséniens. Mais qui est ce Maître de Justice ? Est-ce en écho à l'action de Ménahem ?
 
 

Vers l’an 10, mais cette fois-ci, après J.-C., le Testament de Moïse prévoit la fin – eschatologique – de la dynastie hérodienne pour 28-29 au plus tard ! Les évènements contemporains donnent en tout cas à penser à une fin dynastique.

Hérode a misé sur un bien piètre successeur ; Archélaos est exilé en l’an 6 par le pouvoir romain et la Judée tombe sous leur administration directe. Une révolte nationaliste vient de sévir en Galilée de – 1 à + 6, à l’initiative de Judas-le-Galiléen, fils du rebelle Ezéchias qu’Hérode avait fait exécuter vers 47 en Galilée alors qu’il était stratège de cette région pour le compte d’Hyrcan II. Le parti zélote, fondé par ce Judas, continue d’une façon clandestine et ses militants armés, les sicaires, multiplient les assassinats de Romains et de collaborateurs.

 

Si les Hérodiens fondèrent avec succès une nouvelle dynastie, ils sont loin d’avoir rallier à eux tout le peuple. Ils ont notamment contre eux d’une part les nationalistes zélotes, restés fidèles aux Hasmonéens et qui désapprouvent sa politique pro-romaine, et la mouvance essénienne d’où sortiront et Jean-le-Baptiste et Jésus-le-Nazôréen … lesquels auront à faire à Hérode Antipas, le fils de la Samaritaine Malthace, non moins sanguinaire que son père.


Epilogue :

Le pharisien Shammai, préside le sanhédrin après la mort de Hillel, puis meurt en 30, l’année du martyre de Jésus. Sans doute était-ce lui qui était encore à la tête du sanhédrin lorsque Jésus comparaît devant cette instance car Luc, au début des Actes des apôtres (5, 24-43), donc juste après la mort de Jésus, mentionne le changement de politique du sanhédrin vis-à-vis des disciples ; ceci à l’instigation de Gamaliel, petit-fils d’Hillel et qui a succédé à Shammaï – Gamaliel préconisa de laisser faire tout simplement la volonté de Dieu, sans plus intervenir ; toutes les révoltes messianiques n'ont-elles pas jusqu’à présent échouées ? dit-il en guise d'argument.

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Published by Jean-Claude Barbier - dans les sectes juives
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